
OpenAI, Google et Anthropic concentrent à eux seuls plus de 84 % du secteur mondial des agents d’IA, selon Sensor Tower. Cette donnée figure parmi les nombreux constats présentés dans un avis publié par l’Autorité française de la concurrence. Le régulateur estime que cette concentration pourrait rapidement créer de nouveaux risques pour la concurrence, les entreprises et les consommateurs.
Les agents d’IA ne se limitent plus à répondre à des questions. Ils peuvent désormais raisonner, planifier des actions, coordonner plusieurs tâches et interagir avec d’autres services numériques. Cette évolution leur permet progressivement de devenir des intermédiaires entre les utilisateurs et une grande partie de l’économie numérique.
L’Autorité parle d’un processus de « plateformisation ». Les agents regroupent de plus en plus de services dans une seule interface et pourraient devenir un point de passage important pour effectuer une recherche, rédiger un document, réserver un service ou acheter un produit. À terme, l’utilisateur pourrait réaliser l’ensemble d’un achat sans quitter l’interface de son assistant.
Cette transformation pourrait profiter aux consommateurs en simplifiant certaines démarches. Elle donne toutefois aux éditeurs des agents un pouvoir croissant sur les services, les produits et les sources d’information qui seront présentés. Ils pourraient influencer le classement des résultats, favoriser certains partenaires ou rendre d’autres offres moins visibles.
Le risque est plus important lorsque l’agent appartient à une entreprise déjà présente dans plusieurs secteurs. Google dispose par exemple d’un moteur de recherche, d’un navigateur, d’un système d’exploitation mobile, d’une messagerie, d’un service de cartographie, d’une plateforme vidéo et de plusieurs outils de productivité. L’intégration d’un agent dans cet écosystème peut améliorer l’expérience, mais elle peut aussi favoriser les services de l’entreprise au détriment de concurrents.
Les grandes plateformes disposent également d’un accès direct à des centaines de millions d’utilisateurs. Leurs agents peuvent être intégrés dans des téléphones, des navigateurs, des suites bureautiques ou des applications déjà largement utilisées. Les nouveaux acteurs doivent, eux, consacrer des ressources considérables pour atteindre ces utilisateurs.
L’accès aux données représente un autre avantage. Les entreprises intégrées verticalement disposent de données propriétaires, d’historiques d’utilisation et parfois de moteurs de recherche capables d’identifier les informations pertinentes. Ces ressources sont difficiles à reproduire pour des entreprises plus petites.
L’Autorité estime que les obstacles sont moins élevés pour créer un agent que pour entraîner un grand modèle d’intelligence artificielle. Un éditeur peut s’appuyer sur des modèles développés par une autre entreprise. Le passage à grande échelle demeure cependant difficile en raison du coût de l’inférence, de l’accès aux utilisateurs, des problèmes d’interopérabilité et de la dépendance envers les fournisseurs de modèles.
Ces coûts augmentent avec l’utilisation. Un agent doit souvent effectuer plusieurs opérations successives pour répondre à une demande ou accomplir une tâche. Le coût total de l’inférence pourrait ainsi dépasser largement celui de l’entraînement initial du modèle.
Le commerce agentique constitue l’un des principaux sujets d’inquiétude. Aujourd’hui, moins de 5 % du trafic vers les sites marchands provient directement des agents d’IA. Cette proportion pourrait toutefois atteindre entre 20 et 25 % d’ici 2030, selon les estimations citées dans l’avis.
Une telle évolution pourrait rendre les commerçants dépendants de quelques agents dominants pour rejoindre leurs clients. Les plateformes pourraient alors contrôler les critères de sélection, les conditions de visibilité et l’accès aux données liées aux achats. La publicité ou les partenariats commerciaux pourraient également influencer les recommandations présentées.
Pour le consommateur, le principal risque serait une perte de transparence. Un agent peut fournir une réponse unique sans toujours expliquer pourquoi un produit a été retenu, quelles offres ont été écartées ou si un partenariat commercial a influencé la recommandation. Cette opacité pourrait limiter la capacité de comparer les prix et de faire un choix éclairé.
L’automatisation des achats soulève aussi la question des standards techniques. Les agents doivent pouvoir communiquer avec les commerçants, les services de paiement et les autres plateformes. Si ces normes sont contrôlées par un nombre limité d’entreprises, celles-ci pourraient imposer leurs conditions à l’ensemble du marché.
La conservation de l’historique des conversations et des préférences peut également créer un effet de verrouillage. Plus un agent connaît son utilisateur, plus il devient difficile de migrer vers un concurrent sans perdre des données, des réglages ou des fonctions personnalisées.
L’Autorité évoque aussi un risque de collusion algorithmique. Des agents capables de négocier automatiquement des prix pourraient, dans certaines circonstances, faciliter des comportements coordonnés entre vendeurs, même sans accord explicite entre des humains.
Le régulateur ne recommande pas, pour l’instant, la création immédiate de nouvelles règles spécifiques. Il estime que les lois existantes, notamment le droit de la concurrence, le règlement européen sur l’intelligence artificielle et le règlement sur les marchés numériques, peuvent déjà être mobilisées.
Il appelle cependant les autorités à surveiller les investissements et les partenariats conclus par les grandes entreprises technologiques avec des fournisseurs d’agents d’IA. Il recommande aussi de garantir que les utilisateurs puissent choisir un agent concurrent plutôt que celui installé par défaut dans un système d’exploitation ou une plateforme.
L’Autorité demande également davantage d’interopérabilité et de portabilité. Un utilisateur devrait pouvoir transférer ses informations vers un autre agent sans perdre une partie importante de son historique ou de ses fonctionnalités.
Enfin, le régulateur souhaite que les standards du commerce agentique soient élaborés de manière transparente, ouverte et collaborative. Leur gouvernance ne devrait pas permettre à une entreprise dominante d’imposer seule ses règles techniques et commerciales.
Le marché des agents d’IA est encore jeune, mais sa concentration est déjà élevée. L’enjeu n’est donc plus seulement de savoir quel agent répondra le mieux aux questions. Il s’agit aussi de déterminer qui contrôlera demain l’accès aux services numériques, aux commerces et à l’information.
Source : Autorite de la concurrence
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