L’intelligence artificielle appliquée à l’agriculture ne se limite plus aux drones, aux robots et aux images satellitaires. En France, la jeune entreprise Ekumen développe un agent conversationnel conçu pour réduire le travail administratif des producteurs, centraliser les connaissances liées à leur exploitation et les accompagner dans leurs décisions quotidiennes.
L’entreprise compte sept employés, mais aucun de ses fondateurs ne vient directement du milieu agricole. Guillaume Roger, directeur des partenariats chez Ekumen, explique que l’équipe possède plutôt une dizaine d’années d’expérience dans la traçabilité, l’exploitation des données et la conception d’outils numériques destinés à des métiers complexes.
Le projet repose aussi sur un intérêt personnel des fondateurs pour les enjeux agricoles. Guillaume Roger raconte avoir été marqué, lorsqu’il était plus jeune, par l’engagement de producteurs et de dirigeants de coopératives pour protéger leur territoire et leurs pratiques. Son associé, originaire du Kenya, a quant à lui grandi dans une région encore touchée par la malnutrition et les difficultés de production alimentaire.
Ekumen cherche maintenant à transposer au secteur agricole des technologies déjà utilisées dans les domaines financier, industriel, juridique ou du marketing. L’entreprise s’attaque en priorité à une tâche qui occupe, selon Guillaume Roger, environ une journée par semaine dans l’horaire d’un agriculteur français : l’administration.
Cette gestion comprend la collecte d’information, son classement, la préparation de documents, la vérification de la conformité et le partage de données avec des partenaires. Ekumen estime que l’intelligence artificielle agentique est particulièrement bien adaptée à ces opérations, puisqu’elle peut structurer automatiquement des renseignements, produire des documents et retrouver des informations à partir d’une simple question.
L’interaction vocale occupe une place centrale dans la plateforme. Un producteur peut dicter une observation en descendant de son tracteur, tandis qu’un conseiller agricole peut résumer une rencontre en conduisant vers son prochain rendez-vous. L’objectif est de limiter au maximum les manipulations nécessaires pour consigner une information.
Guillaume Roger affirme que les formulaires et les applications traditionnelles sont rarement utilisés lorsqu’ils exigent plus de trois ou quatre clics. Selon les résultats observés par l’entreprise auprès de ses utilisateurs, l’interface vocale permettrait de faire passer le taux de collecte de l’information d’environ 50 % à 90 %. Ces chiffres proviennent des observations d’Ekumen et n’ont pas été vérifiés de manière indépendante.
Pour un conseiller agricole, l’agent peut consulter le calendrier, préparer la liste des dossiers de la semaine et produire un résumé avant chaque rencontre. Il peut lui rappeler les interventions réalisées sur une ferme, les cultures semées, les produits utilisés ou les décisions discutées lors d’une visite précédente.
À la fin d’une rencontre, le conseiller peut dicter son compte rendu, demander la planification d’une prochaine réunion ou ajouter une tâche à sa liste. L’agent devient ainsi une forme d’assistant spécialisé, comparable à ceux utilisés dans d’autres professions, mais adapté au vocabulaire et aux pratiques agricoles.
Pour un producteur, l’outil peut être interrogé sur l’historique d’une parcelle. Il devient possible de comparer les dates de semis, les traitements appliqués, les observations météorologiques et les rendements obtenus au cours des dernières années. L’agent peut ensuite présenter une synthèse pour aider l’agriculteur à planifier la saison suivante.
La plateforme peut également préparer des consignes destinées à une entreprise de travaux agricoles. Elle peut préciser la parcelle concernée, le matériel nécessaire, le produit à utiliser et la dose prévue. Ces informations peuvent ensuite être partagées avec le partenaire chargé de l’intervention.
La protection des données agricoles représente un enjeu important, puisque ces renseignements peuvent révéler les pratiques, la productivité et la stratégie commerciale d’une exploitation. Guillaume Roger affirme que les informations sont cloisonnées et qu’elles ne peuvent être transmises sans le consentement de leur propriétaire.
Ekumen dit aussi avoir conçu sa plateforme pour fonctionner avec différents modèles d’intelligence artificielle. Cette architecture vise à réduire la dépendance à un fournisseur précis et à permettre une adaptation aux exigences de souveraineté ou de gouvernance propres à chaque pays.
Selon l’entreprise, un agriculteur européen, américain, brésilien ou chinois ne possède pas nécessairement les mêmes attentes en matière d’hébergement, de contrôle des données ou de modèles d’IA. La possibilité de passer d’un modèle à un autre doit donc permettre à Ekumen de répondre à ces différences sans reconstruire entièrement son service.
Au-delà du gain de temps, l’entreprise mise sur la création d’une mémoire numérique de l’exploitation. De nombreux agriculteurs conservent déjà des carnets dans lesquels ils inscrivent la météo, les précipitations, le vent, les traitements ou leurs observations sur les cultures.
Certains de ces documents remontent à plusieurs décennies. Ils permettent aux producteurs de constater eux-mêmes l’évolution du climat et de comparer leurs pratiques d’une année à l’autre. Cependant, ces informations demeurent souvent difficiles à consulter et ne peuvent pas être interrogées comme une base de données.
Ekumen veut reproduire cette mémoire, mais sous une forme accessible en langage naturel. Le producteur pourrait demander ce qui s’est produit sur une parcelle à une date précise, comparer différentes saisons ou retrouver les conditions dans lesquelles un bon rendement avait été obtenu.
Cette mémoire pourrait aussi faciliter la transmission d’une ferme. Lorsqu’une exploitation est vendue ou reprise par un membre de la famille, le nouvel agriculteur pourrait accéder à l’historique des sols, des cultures, des traitements et des rendements.
Guillaume Roger estime que ces données pourraient même contribuer à mieux évaluer une terre. Un producteur serait en mesure de démontrer les soins apportés à ses sols, l’évolution de leur matière organique ou la constance de certaines pratiques avant une transaction.
L’entreprise souhaite aller plus loin en créant un assistant capable de transmettre l’expérience accumulée par les générations précédentes. Guillaume Roger affirme qu’environ 40 % des agriculteurs français pourraient partir à la retraite d’ici 2035. Cette proportion, avancée pendant l’entrevue, n’a pas été vérifiée auprès d’une source officielle dans le cadre de cet article.
Le départ de ces producteurs représente un risque de perte de connaissances, alors que les nouveaux arrivants doivent composer avec le changement climatique, les fluctuations économiques, la réglementation et la complexité croissante du métier.
L’objectif d’Ekumen est que chaque jeune agriculteur puisse commencer son activité avec un assistant possédant déjà une partie de la mémoire de l’exploitation. L’outil ne remplacerait pas l’expérience humaine, mais pourrait aider à éviter certaines erreurs et à mieux comprendre les décisions prises dans le passé.
La plateforme a été conçue pour être adaptée à différents territoires. Selon Guillaume Roger, les principales différences entre les pays concernent moins les méthodes de culture que les règles encadrant les produits phytosanitaires, l’élevage, l’environnement ou la traçabilité.
En France, l’agent doit tenir compte des règles nationales et européennes. Au Québec, une éventuelle version devrait intégrer les réglementations fédérales et provinciales. Ekumen affirme avoir prévu cette adaptation géographique et réglementaire dans l’architecture de son application.
L’entreprise prépare également une période d’essai gratuite de 30 à 60 jours. Elle reconnaît toutefois que le passage d’un carnet de papier ou d’un tableur à un assistant conversationnel peut représenter un changement majeur pour certains utilisateurs.
Ekumen mise donc sur une interface simple et sur un accompagnement étroit des producteurs et des conseillers. Guillaume Roger reconnaît que l’absence d’expérience agricole au sein de l’équipe constitue à la fois une force, parce qu’elle favorise un regard différent, et une faiblesse qui oblige l’entreprise à rester à l’écoute des réalités du terrain.
L’arrivée de tels agents conversationnels marque une nouvelle étape dans la numérisation de l’agriculture. Après avoir contribué à automatiser les machines et à analyser les cultures, l’intelligence artificielle cherche maintenant à organiser la mémoire des exploitations et à redonner du temps aux producteurs pour réfléchir à leurs décisions.
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