Les gouvernements d’Europe, du Moyen-Orient et d’Afrique cherchent à profiter des retombées économiques et sociales de l’intelligence artificielle, mais ils font face à des réalités très différentes en matière d’infrastructures, de compétences et de réglementation. Pour Sasha Rubel, responsable des politiques en intelligence artificielle pour l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique chez AWS, un enjeu les rassemble toutefois : la nécessité d’accélérer l’adoption de l’IA tout en maintenant la confiance des citoyens.
Selon elle, les gouvernements ne s’intéressent plus uniquement à la compétitivité des entreprises. Ils veulent également utiliser l’IA pour faciliter l’accès aux services publics, moderniser les administrations et soutenir des transformations sociales plus larges. Cette ambition passe notamment par la formation de la population, au-delà des seules compétences techniques.
« Il faut investir largement dans les compétences », explique-t-elle, en évoquant aussi la créativité, l’esprit critique et la capacité à transformer des idées en innovations concrètes. Ces investissements doivent permettre aux citoyens de participer au développement de l’IA plutôt que de simplement subir les changements qu’elle entraîne.
En Europe, AWS estime toutefois que la fragmentation réglementaire freine le développement des entreprises. D’après une étude commandée par l’entreprise, 41 % des sociétés européennes interrogées considèrent les différences de règles entre les pays comme un obstacle à leur croissance. AWS affirme également qu’une part importante des budgets technologiques serait consacrée à la conformité réglementaire, soit 42 % en moyenne en Europe et jusqu’à 47 % en France.
Ces données doivent être considérées comme les résultats d’une étude produite pour AWS. Elles alimentent néanmoins un débat déjà bien présent en Europe sur la complexité du marché numérique, l’application du règlement européen sur l’intelligence artificielle et son articulation avec le Règlement général sur la protection des données et les règles propres à certains secteurs, comme la santé.
Pour Sasha Rubel, la réglementation ne doit pas opposer la vitesse à la sécurité. Elle compare la situation aux autoroutes allemandes, où il est possible de circuler rapidement parce que les règles sont connues et que les responsabilités sont clairement établies. L’objectif, selon elle, devrait être d’offrir aux entreprises un cadre prévisible qui leur permet d’innover sans abandonner la protection des citoyens.
AWS défend également l’accès à plusieurs fournisseurs technologiques. Selon les données présentées par Sasha Rubel, plus de 90 % des entreprises européennes utiliseraient des services provenant de fournisseurs établis dans différentes régions du monde. Plus de 80 % estimeraient que cette diversité leur permet de développer plus facilement leurs activités.
En Afrique, les priorités sont différentes. Les infrastructures numériques demeurent inégales entre les grandes villes et certaines régions rurales, mais Sasha Rubel estime que le continent est trop souvent présenté uniquement sous l’angle de ses retards. Elle rappelle que plusieurs innovations majeures dans les services financiers mobiles ont été développées en Afrique de l’Est avant d’être reprises ailleurs dans le monde.
Elle cite notamment l’exemple de solutions utilisant l’IA générative pour améliorer le suivi médical dans des régions où les professionnels de la santé sont peu nombreux et les déplacements difficiles. Ces services ne remplacent pas les médecins, précise-t-elle, mais peuvent faciliter les communications avec les patientes vivant loin des grands centres.
AWS participe aussi à une initiative lancée avec le Programme des Nations unies pour le développement et la présidence italienne du G7 afin de soutenir des projets africains liés à l’IA et au développement durable. Un des objectifs est de favoriser la création de modèles capables de fonctionner dans les langues locales, ce qui nécessite également la constitution de bases de données adaptées.
La formation demeure ici encore un élément central. Sasha Rubel rappelle que le premier centre de formation d’AWS ouvert à l’extérieur des États-Unis a été implanté en Afrique du Sud. Elle souligne également qu’EC2, un des services qui ont contribué à l’essor de l’infonuagique moderne chez AWS, a été conçu en partie par des équipes installées dans ce pays.
Sur la question de l’IA responsable, AWS défend une approche dite « responsable dès la conception ». L’objectif est d’intégrer la transparence, l’explicabilité, la protection des données et les mécanismes de contrôle dès le développement d’un système, plutôt que de tenter de corriger les problèmes après son déploiement.
Sasha Rubel reconnaît toutefois que les principes généraux sont souvent difficiles à traduire dans la pratique. Pour un ingénieur ou un développeur, des notions comme l’équité, la transparence ou la responsabilité doivent être accompagnées de méthodes, d’outils et de normes techniques suffisamment précises.
AWS mise notamment sur les standards internationaux, présentés comme un moyen de créer un vocabulaire commun entre les gouvernements, les entreprises, les développeurs et la société civile. L’entreprise propose également des guides et des formations pour aider ses clients à établir des stratégies de gouvernance.
Selon une étude citée pendant l’entrevue, environ 31 % des entreprises européennes disposeraient d’une stratégie en matière d’IA, 24 % d’une stratégie consacrée à l’IA responsable et seulement 10 % d’une stratégie de gouvernance des données. Pour Sasha Rubel, cette dernière constitue pourtant une condition essentielle à tout projet d’intelligence artificielle.
Elle rejette l’idée selon laquelle la responsabilité ralentirait nécessairement l’innovation. À ses yeux, la responsabilité favorise la confiance, la confiance encourage l’adoption et l’adoption soutient ensuite l’innovation. AWS développe notamment des mécanismes de filigrane numérique, des filtres de contenu et des garde-fous pour ses services d’IA générative.
L’Europe possède une recherche reconnue, des entreprises spécialisées et un important bassin de talents, mais l’adoption de l’IA resterait inégale. Sasha Rubel affirme que de nombreuses organisations utilisent encore l’IA principalement sous la forme d’assistants conversationnels internes, sans revoir en profondeur leurs activités ou leurs modèles d’affaires.
AWS estime que l’adoption de l’intelligence artificielle pourrait ajouter 600 milliards d’euros à l’économie européenne d’ici 2030. L’entreprise avance toutefois qu’environ 191 milliards dépendraient du passage d’une utilisation élémentaire de l’IA à des usages plus avancés. Ces projections proviennent des recherches économiques publiées ou commandées par AWS et doivent donc être interprétées dans ce contexte.
Le manque de compétences constitue un autre frein. Selon les chiffres cités dans l’entrevue, 41 % des entreprises européennes considèrent la pénurie de personnel qualifié comme un obstacle à une adoption plus poussée. En France, le recrutement d’un employé possédant certaines compétences numériques pourrait prendre jusqu’à sept mois.
L’accès au financement préoccupe également les jeunes entreprises. Sasha Rubel affirme que quatre entreprises en démarrage européennes sur dix envisageraient de quitter le continent, une proportion qui dépasserait 50 % parmi les entreprises utilisant les formes les plus avancées d’intelligence artificielle. Elle attribue cette situation au manque de capitaux, à la complexité réglementaire et aux difficultés rencontrées pour se développer dans plusieurs pays européens.
Pour illustrer les risques d’une réglementation trop rigide, elle évoque le Red Flag Act adopté au Royaume-Uni au XIXe siècle. Cette loi limitait fortement la vitesse des premières automobiles et imposait qu’une personne marche devant elles avec un drapeau rouge. Selon elle, cet exemple montre comment une réglementation conçue pour éliminer tous les risques peut aussi empêcher une industrie de se développer.
Cette comparaison ne signifie pas que l’IA devrait être laissée sans encadrement. Sasha Rubel plaide plutôt pour des règles adaptées aux usages et aux risques précis, accompagnées de standards internationaux pouvant évoluer plus rapidement que les lois traditionnelles.
Elle insiste enfin sur la coopération entre les gouvernements, l’industrie, les chercheurs et la société civile. Aucun pays ni aucune région ne pourra, selon elle, élaborer seul les règles, les infrastructures et les modèles nécessaires au développement de l’intelligence artificielle.
L’avenir de cette technologie ne devrait donc pas être présenté comme un phénomène inévitable qui s’imposera aux citoyens. Il devrait plutôt être construit collectivement, avec l’objectif de profiter des avantages économiques et sociaux de l’IA tout en maintenant l’humain au centre des décisions.
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