
Elon Musk estime que l’intelligence artificielle pourrait dépasser l’ensemble de l’intelligence humaine d’ici environ cinq ans. Dans un long entretien accordé à Zanny Minton Beddoes, rédactrice en chef de The Economist, l’entrepreneur présente une vision du monde dominée par l’IA, les robots humanoïdes et une production presque illimitée de biens et de services.
Selon lui, l’IA numérique sera progressivement prolongée dans le monde physique par des millions de robots capables de fabriquer des objets et d’effectuer la plupart des tâches humaines. Cette combinaison pourrait créer ce qu’il décrit comme une économie « quasi infinie », dans laquelle l’accès aux produits essentiels ne dépendrait plus nécessairement du travail ou de l’argent.
Musk affirme que l’IA pourra bientôt accomplir pratiquement tous les emplois effectués devant un ordinateur ou un téléphone. Il soutient notamment que les meilleurs systèmes actuels seraient déjà plus efficaces que 90 % des programmeurs humains et pourraient éventuellement atteindre un niveau où aucune personne ne serait réellement en mesure de rivaliser.
Pour les métiers physiques, il mise sur le développement des robots humanoïdes. Le travail deviendrait alors une activité volontaire, comparable au jardinage. Une personne pourrait continuer à travailler pour le plaisir, le statut social ou la satisfaction personnelle, même si une machine produit un résultat plus efficace.
Cette transition ne serait toutefois pas sans heurts. Musk reconnaît que le changement risque d’être rapide et difficile pour les travailleurs dont les emplois disparaîtront. Il prévoit la mise en place d’un « revenu universel élevé », financé non pas nécessairement par une hausse des impôts, mais par l’augmentation spectaculaire de la production.
Selon son raisonnement, si l’offre de biens et de services augmente plus vite que la masse monétaire, les gouvernements pourraient verser directement de l’argent aux citoyens sans provoquer d’inflation. Il prédit même que la déflation pourrait devenir un problème plus important que l’inflation. Cette hypothèse demeure toutefois très spéculative et suppose que l’automatisation produise réellement une abondance accessible à tous.
Malgré son optimisme, Elon Musk admet que les humains pourraient ne plus être aux commandes lorsque les systèmes d’IA deviendront beaucoup plus intelligents qu’eux. Il compare la situation à la relation entre les humains et les chimpanzés, en soulignant qu’il serait difficile pour l’espèce la moins intelligente de conserver le pouvoir.
L’entrepreneur a longtemps averti que l’intelligence artificielle pouvait représenter une menace existentielle. Il avait notamment évoqué une probabilité de 10 % à 20 % que des robots ou des systèmes autonomes provoquent la disparition de l’humanité. Il ne retire pas complètement cette estimation, mais affirme avoir adopté une position plus fataliste.
À ses yeux, le développement de l’IA paraît désormais impossible à arrêter. Même un ralentissement volontaire dans une entreprise ou un pays serait rapidement compensé par l’accélération des concurrents. Sa philosophie consiste donc à réduire les risques tout en espérant que les bénéfices l’emporteront.
Musk croit que la meilleure protection consiste à créer des intelligences artificielles curieuses, attachées à la vérité et favorables au bien-être humain. Il reconnaît toutefois qu’aucune garantie ne permet de savoir si des systèmes largement supérieurs à l’humanité conserveront ces valeurs.
Pour limiter les dangers immédiats, Elon Musk propose que les principales entreprises spécialisées en intelligence artificielle se rencontrent toutes les semaines ou toutes les deux semaines. Avant la publication d’un nouveau modèle particulièrement puissant, les concurrents disposeraient d’une ou deux semaines pour le tester et repérer d’éventuelles failles de sécurité.
Cette surveillance pourrait inclure OpenAI, Anthropic, Google DeepMind, Meta, xAI ainsi que les principales entreprises chinoises. Selon Musk, les concurrents possèdent à la fois les compétences techniques et les motivations nécessaires pour signaler les risques associés aux modèles de leurs adversaires.
Si plusieurs entreprises jugeaient qu’un système présente un danger important et que son concepteur refusait d’intervenir, elles devraient prévenir le gouvernement. Les autorités américaines ou chinoises pourraient alors retarder ou empêcher sa diffusion.
Musk considère que les gouvernements doivent conserver ce pouvoir, mais il doute que les organismes publics puissent eux-mêmes évaluer correctement les modèles les plus avancés. Il privilégie donc un système dans lequel l’industrie procède aux tests et alerte les autorités en cas de risque grave.
L’entrepreneur se montre particulièrement attentif aux progrès de la Chine. Il estime que les entreprises chinoises obtiennent déjà des résultats comparables à ceux des groupes américains malgré un accès plus limité aux puces les plus performantes.
Il identifie deux ressources essentielles au développement de l’IA, soit les semi-conducteurs et l’électricité. Les États-Unis disposent actuellement d’un avantage dans les puces avancées, tandis que la Chine possède une capacité de production électrique considérablement plus élevée.
Selon Musk, la Chine pourrait éventuellement résoudre ses difficultés dans la fabrication de puces et devenir le chef de file mondial de l’intelligence artificielle. Il juge peu utile d’interdire aux entreprises américaines d’utiliser des modèles chinois, car ces restrictions n’empêcheraient pas le reste du monde de les adopter.
Il affirme aussi que les besoins énergétiques de l’IA deviennent plus contraignants que la disponibilité des puces dans plusieurs pays. Cette situation explique en partie son intérêt pour des centres de données placés en orbite, qui pourraient profiter de l’énergie solaire sans dépendre autant des réseaux électriques terrestres.
L’entretien aborde également la concentration du pouvoir autour des entreprises dirigées par Elon Musk. Celui-ci défend la structure de contrôle qui lui permet de conserver une influence déterminante sur Tesla et SpaceX.
Il explique qu’une entreprise cotée en Bourse subit une forte pression pour améliorer ses résultats chaque trimestre. Or, ses projets, notamment la création de bases sur la Lune et sur Mars, nécessitent des investissements qui pourraient réduire les profits pendant plusieurs années.
Musk considère donc qu’il doit conserver suffisamment de droits de vote pour protéger les objectifs à long terme de ses entreprises. Il reconnaît néanmoins que cette concentration crée un risque si une personne occupe une place trop importante dans l’organisation.
Il pense que ses sociétés pourraient poursuivre leurs activités pendant plusieurs années sans lui grâce aux feuilles de route déjà établies. Il compare cependant son rôle à celui de Steve Jobs chez Apple, en affirmant qu’une entreprise peut continuer à prospérer tout en perdant une partie de sa capacité à produire des innovations de rupture.
Le réseau Starlink occupe aussi une place importante dans l’entretien. Son utilisation en Ukraine donne à SpaceX un rôle direct dans un conflit militaire, puisque l’accès aux communications par satellite peut influencer les opérations sur le terrain.
Musk confirme avoir collaboré avec le gouvernement ukrainien afin de créer une liste de terminaux autorisés. Cette mesure devait empêcher les forces russes d’utiliser des appareils obtenus illégalement en Ukraine. Elle a également privé certains civils d’un accès à Internet.
Interrogé sur cette influence, Musk affirme souhaiter un accord de paix rapide. Il estime que l’Ukraine ne pourra probablement pas reprendre tous les territoires occupés et qu’une poursuite de la guerre provoquerait surtout de nouvelles pertes humaines.
Ces propos reflètent sa propre analyse politique et militaire. Ils ne constituent pas un consensus parmi les gouvernements occidentaux, les autorités ukrainiennes ou les spécialistes du conflit.
Elon Musk revient également sur son engagement auprès de Donald Trump et sur sa participation au projet DOGE, destiné à réduire les dépenses du gouvernement américain. Il reconnaît s’être « un peu trop impliqué » en politique et s’être laissé emporter.
Il continue toutefois de défendre l’initiative, affirmant que son équipe cherchait principalement à vérifier l’identité des bénéficiaires des programmes fédéraux et à éliminer les dépenses frauduleuses.
Une partie tendue de l’entretien porte sur les conséquences de la réduction rapide de l’aide internationale américaine. Zanny Minton Beddoes soutient que l’arrêt soudain de certains programmes de santé a probablement causé des souffrances et des décès, notamment en Afrique.
Musk rejette catégoriquement cette affirmation et assure qu’aucune personne n’est morte à cause de DOGE. Aucun élément présenté dans l’entretien ne permet toutefois de démontrer cette déclaration absolue. L’échange illustre surtout le profond désaccord entre Musk et la journaliste sur les effets réels des réductions budgétaires.
La dernière partie de la conversation devient particulièrement conflictuelle. La rédactrice en chef de The Economist reproche à Musk de présenter le Royaume-Uni et l’Europe comme des régions menacées par la criminalité, l’immigration et une éventuelle guerre civile.
Musk maintient que le Royaume-Uni pourrait connaître une guerre civile d’ici une vingtaine d’années si les tendances actuelles se poursuivent. Il affirme que certaines populations immigrantes possèdent des valeurs incompatibles avec les sociétés occidentales et que cette situation pourrait provoquer des affrontements.
Zanny Minton Beddoes conteste cette vision. Elle estime que Musk exagère les problèmes européens, soutient des partis comportant des éléments extrémistes et contribue à polariser le débat grâce à l’influence de son compte X, suivi par des centaines de millions de personnes.
Musk affirme de son côté défendre des positions centristes fondées sur la sécurité des frontières, la sécurité publique et une gestion raisonnable des dépenses publiques. Il accuse les médias traditionnels de caricaturer ses opinions et de perdre la confiance du public.
Les deux interlocuteurs s’entendent néanmoins sur un point : l’immigration doit être contrôlée et favoriser l’intégration. Leur désaccord porte principalement sur l’ampleur des problèmes actuels, sur les mouvements politiques à soutenir et sur le rôle que Musk devrait jouer dans les débats européens.
L’entretien présente Elon Musk dans ses deux rôles les plus visibles. D’un côté, l’entrepreneur qui anticipe une transformation technologique sans précédent. De l’autre, une personnalité politique controversée qui utilise son influence pour intervenir dans des débats internationaux.
Ses prédictions concernant une superintelligence d’ici cinq ans, la disparition du travail obligatoire, la quasi-disparition de l’argent ou une production économique presque illimitée ne sont pas des faits établis. Elles reposent sur sa propre interprétation de la vitesse des progrès en intelligence artificielle et en robotique.
Musk affirme néanmoins que cette révolution surviendra plus rapidement que les bouleversements politiques qu’il anticipe en Europe. Selon lui, l’intelligence artificielle et les robots domineront l’économie, la politique et la vie quotidienne avant 2036.
Sa vision oscille ainsi entre enthousiasme et inquiétude. Il présente l’IA comme la source possible d’une prospérité sans précédent, tout en reconnaissant qu’elle pourrait retirer à l’humanité le contrôle de son propre avenir.
Source : The Economist
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