
Le nouveau PDG de Bluesky, Toni Schneider, ne veut pas simplement bâtir une autre plateforme concurrente de X, Threads ou Mastodon. Son ambition est beaucoup plus large : transformer Bluesky en porte d’entrée vers un écosystème ouvert où les utilisateurs pourraient conserver leur identité, leurs données et leurs abonnements, peu importe l’application utilisée.
Dans une entrevue accordée à The Verge, l’ancien dirigeant d’Automattic, l’entreprise derrière WordPress.com, décrit Bluesky comme deux projets complémentaires. Il y a d’abord l’application de microblogage connue du grand public, qui revendique environ 45 millions d’utilisateurs. Il y a ensuite AT Protocol, l’infrastructure ouverte sur laquelle Bluesky et près d’un millier d’autres applications sont construites. Cet ensemble est surnommé l’« ATmosphere ».
Schneider présente l’application Bluesky comme le hall d’entrée de cet écosystème. Une personne pourrait créer un seul compte, suivre des gens, publier du contenu et interagir avec différentes applications compatibles sans devoir reconstruire son réseau à chaque changement de service. Cette approche vise à reproduire le fonctionnement du courrier électronique, où un utilisateur de Gmail peut communiquer avec une personne sur Outlook sans se soucier des technologies utilisées.
L’un des prochains grands chantiers concerne les espaces privés. Pour l’instant, AT Protocol a surtout été conçu pour les publications publiques. Bluesky veut maintenant permettre la création de groupes, de communautés privées et d’espaces réservés aux membres. Ces communautés pourraient ressembler à des forums ou à des groupes de discussion, tout en demeurant connectées au reste du réseau.
L’objectif est d’offrir une solution intermédiaire entre les grandes plateformes centralisées et les communautés indépendantes. Une organisation pourrait contrôler entièrement son espace, ses règles et sa modération sans dépendre de Bluesky, tout en permettant à ses membres de conserver la même identité et de recevoir leurs notifications dans une seule application.
La modération constitue d’ailleurs l’un des éléments distinctifs du projet. Au lieu de confier toutes les décisions à une seule entreprise, AT Protocol permet à différents services d’ajouter leurs propres étiquettes et règles. Une communauté peut ainsi choisir ses outils de filtrage, ses critères de modération et les services auxquels elle accorde sa confiance.
Schneider cite BlackSky, un réseau conçu notamment pour répondre aux besoins des utilisateurs noirs, comme exemple de cette approche. BlackSky utilise la même infrastructure technique, mais applique ses propres politiques et demeure indépendant de l’application Bluesky.
L’entreprise souhaite également réduire son contrôle sur les composantes centrales du protocole. Bluesky travaille à transférer son système d’identité à un organisme sans but lucratif suisse doté d’un conseil d’administration distinct. L’entreprise a aussi soumis AT Protocol à l’Internet Engineering Task Force, l’organisme international responsable de plusieurs normes techniques d’Internet.
Selon Schneider, le véritable test consiste à vérifier si le réseau pourrait continuer de fonctionner si Bluesky disparaissait, était vendu ou changeait radicalement de direction. Une attaque par déni de service ayant rendu l’application Bluesky inaccessible pendant plusieurs heures aurait déjà permis de démontrer que d’autres services utilisant AT Protocol pouvaient continuer à fonctionner indépendamment.
Cette stratégie tranche avec le modèle des grandes plateformes sociales, qui cherchent généralement à garder les utilisateurs le plus longtemps possible dans leurs applications. Bluesky affirme ne pas réduire la visibilité des liens externes et dit envoyer environ deux millions de visites par jour vers des sites d’éditeurs.
L’entreprise ne cherche pas non plus à transformer son application en copie de TikTok. Schneider estime que Bluesky peut demeurer principalement axé sur les conversations écrites pendant que d’autres développeurs construisent des services vidéo, des jeux, des plateformes de programmation ou des outils de publication sur AT Protocol.
La question du financement reste toutefois centrale. Bluesky compte commencer à générer des revenus cette année, mais Schneider exclut pour l’instant un modèle entièrement basé sur la publicité. Il envisage plutôt un système semblable à l’affiliation, dans lequel Bluesky ou une autre application pourrait recevoir une commission lorsqu’elle contribue directement à une vente ou à un abonnement.
Un éditeur pourrait, par exemple, vendre un abonnement à une infolettre après qu’un lecteur a découvert son contenu sur Bluesky. La plateforme ayant généré cette nouvelle inscription pourrait recevoir une portion du revenu. Schneider affirme que ce modèle devrait être accessible à l’ensemble des participants de l’ATmosphere, et pas uniquement à Bluesky.
Le nouveau PDG reconnaît également que l’application conserve l’image d’un réseau fréquenté principalement par des progressistes ayant quitté X. Il souhaite élargir cette perception en attirant davantage de communautés, notamment autour du sport, de la culture et d’autres sujets non politiques.
Bluesky ne cherche toutefois pas à recréer une seule grande place publique où tout le monde participe à la même conversation. Schneider imagine plutôt un ensemble de communautés spécialisées capables de cohabiter, de communiquer entre elles ou de demeurer séparées selon leurs besoins.
Son objectif à long terme est ambitieux : atteindre un milliard d’utilisateurs sur AT Protocol au cours de la prochaine décennie. Bluesky ne serait alors plus le centre du réseau, mais simplement l’une des nombreuses applications permettant d’y accéder.
Le pari consiste à démontrer qu’un réseau social peut grandir sans enfermer ses utilisateurs, ses créateurs et ses développeurs dans une seule plateforme. Reste maintenant à voir si cette ouverture pourra résister aux impératifs commerciaux, à la modération à grande échelle et aux tensions politiques qui ont transformé les autres grands réseaux sociaux.
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