
La désinformation russe ne repose plus seulement sur quelques groupes de pirates ou des services de renseignement opérant dans l’ombre. Selon Google Threat Intelligence Group, Moscou s’appuie aujourd’hui sur un véritable écosystème mêlant médias, sous-traitants privés, groupes de pirates informatiques, faux médias et intermédiaires spécialisés dans la communication et l’influence. Une organisation qui rapproche parfois ces opérations davantage du marketing numérique que de l’espionnage traditionnel.
Dans un entretien publié aujourd’hui par La Tribune, John Hultquist, chef analyste du Google Threat Intelligence Group, explique que certains des agents recrutés par Moscou proviennent notamment d’agences de marketing. Une évolution qui illustre la professionnalisation de ces campagnes. Pour influencer une population, il faut aujourd’hui connaître les réseaux sociaux, comprendre comment attirer l’attention, adapter un message à une cible et mesurer sa propagation. Des compétences qui existent précisément dans les métiers du marketing et de la publicité numérique.
Google observe que l’écosystème russe s’est considérablement développé depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en 2022. Le conflit a servi de terrain d’expérimentation permettant aux différents acteurs de tester rapidement de nouvelles méthodes, d’en mesurer les résultats et de les améliorer. Ces techniques sont maintenant utilisées bien au-delà du conflit ukrainien, notamment contre les États-Unis, l’Europe, l’OTAN et dans le contexte d’élections.
L’une des stratégies consiste à reproduire l’apparence de médias légitimes ou à créer de toutes pièces de prétendus sites d’information indépendants. Ces plateformes servent ensuite à publier des récits favorables aux intérêts russes. Google parle de « media mimicry », une imitation des médias destinée à donner une apparence de crédibilité à des contenus conçus pour influencer l’opinion.
Les campagnes ne reposent pas uniquement sur les réseaux sociaux. Courriels, SMS, messageries privées, faux comptes, sites Web et groupes de pirates informatiques peuvent être utilisés simultanément. Certaines opérations combinent même cyberattaque et désinformation. Des données volées peuvent ainsi être publiées, sélectionnées ou parfois manipulées afin d’alimenter un récit politique.
Le recours à des entreprises privées constitue un autre élément important de cette stratégie. Google constate que Moscou externalise certaines opérations auprès de sous-traitants et de groupes intermédiaires. Cette organisation permet d’augmenter rapidement les capacités disponibles tout en rendant plus difficile l’établissement d’un lien direct avec l’État russe. Google cite notamment le sous-traitant informatique NTC Vulkan, qui a travaillé avec les services de renseignement russes, ainsi que plusieurs entreprises associées à la campagne Doppelganger.
Les autorités américaines ont elles aussi documenté cette organisation par intermédiaires. Le département du Trésor décrit un système comprenant des services de renseignement, des organisations écrans, des sites se présentant comme indépendants et différents mandataires chargés de diffuser des messages favorables au Kremlin. L’objectif est notamment de rendre l’origine réelle d’une campagne plus difficile à identifier.
L’intelligence artificielle vient maintenant accélérer le phénomène. Google constate une utilisation croissante des outils d’IA générative pour préparer des opérations, effectuer des recherches et produire du contenu. Dans son suivi des menaces liées à l’IA, Google rapporte également que des groupes soutenus par différents États utilisent déjà Gemini et d’autres outils pour automatiser certaines tâches, effectuer de la reconnaissance, écrire des scripts ou améliorer leurs opérations d’ingénierie sociale.
Pour John Hultquist, cette automatisation possède cependant une faiblesse. Plus une campagne cherche à atteindre une audience importante, plus elle laisse de traces numériques. La répétition d’une méthode, la création de nombreux faux comptes ou la multiplication de faux médias finissent par produire des signatures que les spécialistes peuvent identifier. Dans son entretien à La Tribune, il compare cette situation à un agent secret qui deviendrait trop visible en répétant toujours les mêmes techniques.
Reste une question délicate pour les chercheurs qui découvrent ces opérations : faut-il les rendre publiques? Les révéler permet aux plateformes, aux journalistes, aux gouvernements et au public de mieux comprendre les méthodes employées. Mais cette publicité peut également offrir momentanément davantage de visibilité aux récits que les chercheurs tentent justement de neutraliser.
Hultquist estime malgré tout que la transparence demeure nécessaire. Il rappelle qu’il y a encore une dizaine d’années, ces méthodes étaient largement inconnues du grand public. Documenter leur fonctionnement permet désormais aux internautes de mieux reconnaître les tentatives de manipulation.
Le changement le plus important est peut-être là. Les opérations d’influence ne sont plus nécessairement conduites par des individus ressemblant à l’image traditionnelle de l’agent secret. Elles peuvent désormais faire intervenir des spécialistes du marketing, des développeurs, des producteurs de contenu et des sous-traitants capables de construire une campagne numérique à grande échelle.
Pour Google Threat Intelligence Group, cette diversification rend l’écosystème russe particulièrement résilient. Fermer quelques comptes ou bloquer quelques sites ne suffit pas nécessairement à faire disparaître une campagne. Les opérateurs peuvent changer de domaine, recréer des infrastructures et utiliser d’autres relais. Google estime que cette capacité d’adaptation devrait demeurer une menace importante alors que Moscou réoriente progressivement ses opérations d’influence vers des objectifs internationaux plus larges.
Source : Google, la tribune, cybermagazine, Canada,
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