
La troisième journée du procès fédéral opposant Meta à plusieurs États américains a marqué un changement de ton à Oakland. Après les témoignages consacrés à la culture interne de l’entreprise et à ses outils de sécurité, les procureurs ont commencé à présenter des arguments scientifiques sur les effets possibles des réseaux sociaux sur la santé mentale des adolescents.
Jean Twenge, professeure de psychologie à San Diego State University, a commencé à témoigner jeudi. Selon le compte rendu de Rachael Myrow de KQED, qui suivait les audiences au palais de justice fédéral, Twenge a soutenu que la santé mentale des adolescents avait connu un changement marqué autour de 2010, au moment où l’utilisation des téléphones intelligents et des réseaux sociaux s’est fortement développée. Elle a également expliqué que plusieurs études établissent une association entre le temps quotidien passé sur les réseaux sociaux et la probabilité de symptômes dépressifs. Son témoignage doit se poursuivre la semaine prochaine.
Ce passage aux experts intervient après le témoignage d’Arturo Béjar, ancien directeur de l’ingénierie chez Meta et ancien consultant de l’équipe responsable du bien-être sur Instagram. Béjar avait commencé à témoigner mardi avant de reprendre la barre mercredi. Reuters rapporte qu’après son témoignage, le jury a également entendu un témoignage enregistré d’Elena Davis, chercheuse chez Meta qui avait travaillé sur le caractère potentiellement « habit-forming » de Facebook.
Béjar a été le témoin le plus marquant de cette première semaine. Il a accusé Meta d’avoir placé la croissance et l’engagement devant la sécurité des jeunes. Il a notamment affirmé que certaines protections étaient trop faibles parce qu’elles demeuraient facultatives. Il a donné comme exemple la fonction Take a Break d’Instagram, qu’il a décrite comme « conçue pour échouer » puisqu’elle doit être activée par l’utilisateur et que ses rappels peuvent être ignorés.
Il a aussi soutenu que Meta disposait de technologies capables de détecter potentiellement des millions d’utilisateurs soupçonnés d’avoir moins de 13 ans, mais que l’entreprise avait adopté selon lui une attitude de type « don’t ask, don’t tell ». Meta interdit officiellement Facebook et Instagram aux moins de 13 ans. Ces affirmations constituent le témoignage de Béjar et sont contestées par Meta.
La défense tente de présenter un portrait très différent. Les avocats de Meta accusent les États de sélectionner certains documents et certaines recherches internes pour donner une image déformée du travail effectué par l’entreprise en matière de sécurité. Lors du contre-interrogatoire, Béjar a par ailleurs reconnu qu’il respectait la crédibilité de centaines de personnes travaillant sur les questions de sécurité chez Facebook et Instagram.
L’avocat de Meta Paul Schmidt a également indiqué lors de sa déclaration d’ouverture qu’entre 2020 et 2024, l’entreprise avait désactivé près de 1,5 million de comptes soupçonnés d’être utilisés par des enfants de moins de 13 ans. Meta utilise ce chiffre pour démontrer qu’elle ne ferme pas les yeux sur la présence d’enfants trop jeunes sur ses plateformes.
Le cœur de la cause reste toutefois la conception même de Facebook et Instagram. La Californie, le Colorado, le Kentucky et le New Jersey soutiennent que Meta savait que certaines caractéristiques pouvaient retenir fortement l’attention des jeunes et qu’elle les a maintenues afin de maximiser l’engagement et les revenus publicitaires. La procureure générale adjointe de Californie Megan O’Neill a résumé la thèse des États par quatre mots : « hook, hold, harvest, hide », soit attirer les jeunes, les retenir, recueillir leurs données et dissimuler les risques.
Les procureurs citent notamment le défilement infini et d’autres mécanismes destinés à maintenir les utilisateurs dans les applications. Leur argument ne consiste donc pas principalement à reprocher à Meta les contenus publiés par des tiers. Ils cherchent plutôt à démontrer que Facebook et Instagram pourraient être considérés comme des produits défectueux si leur conception favorise une utilisation problématique tout en exposant les jeunes à des risques que l’entreprise connaissait.
Meta rejette cette interprétation. L’entreprise affirme avoir développé de nombreuses protections au fil des années et conteste l’idée qu’un lien causal direct entre ses plateformes et les problèmes de santé mentale des adolescents ait été scientifiquement établi. Sa défense fait notamment valoir que l’« addiction aux réseaux sociaux » n’est pas reconnue comme un diagnostic distinct dans les classifications médicales américaines. C’est sur ce terrain que le témoignage de Jean Twenge devient particulièrement important pour les États.
Cette première semaine permet déjà de voir se dessiner la stratégie des deux camps. Les États ont commencé par présenter un ancien cadre de Meta capable de parler de l’intérieur de la culture de l’entreprise, de ses recherches internes et de ses choix de conception. Ils passent maintenant aux experts afin d’étayer leur affirmation selon laquelle ces choix peuvent avoir des conséquences mesurables sur les jeunes.
Meta, de son côté, tente de démontrer que cette lecture simplifie excessivement un problème beaucoup plus complexe. Sa défense insiste sur les investissements consacrés à la sécurité, les comptes supprimés, les outils de protection développés au fil des années et la difficulté d’établir un lien causal direct entre une plateforme sociale et des problèmes aussi multifactoriels que l’anxiété ou la dépression.
Après trois jours d’audience, le procès apparaît donc moins comme un débat sur quelques fonctions d’Instagram que comme une confrontation sur la responsabilité même d’une plateforme numérique. La question centrale sera de savoir si Meta a simplement exploité des produits populaires auprès des adolescents ou si elle a conçu ces produits en connaissant des risques particuliers pour les jeunes et sans y répondre suffisamment.
Le procès devrait se poursuivre jusqu’au début d’octobre. Jean Twenge doit reprendre son témoignage la semaine prochaine. Mark Zuckerberg figure également sur la liste des témoins des États, mais aucune date n’a encore été annoncée pour sa comparution.
La première semaine aura donc permis aux procureurs d’installer leur récit : Meta aurait connu les risques, disposé de données internes pour les mesurer et privilégié malgré tout l’engagement. La défense a commencé à construire le récit opposé, celui d’une entreprise qui reconnaît les difficultés mais qui affirme avoir investi massivement pour protéger les jeunes. Les prochaines semaines devront maintenant déterminer lequel de ces deux portraits résiste le mieux aux documents, aux experts et aux témoignages des dirigeants de Meta.
Sources : ktep.org, latimes.com, reuters.com
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