
Télé-Québec amorce un virage important pour tenter de renouer avec les jeunes Québécois. À l’occasion de son lancement de programmation, le diffuseur public a présenté une stratégie qui dépasse largement la télévision traditionnelle : placer les adolescents au cœur de ses décisions, renforcer sa présence dans les environnements numériques qu’ils fréquentent et utiliser l’intelligence artificielle pour améliorer la découvrabilité des contenus culturels québécois.
Le changement est porté par Hugues Sweeney, président-directeur général de Télé-Québec. Son diagnostic est clair : le défi n’est plus simplement de produire des émissions destinées aux jeunes, mais de redevenir pertinent dans leur quotidien culturel.
« Le but, c’est de faire avec la jeunesse, pas pour la jeunesse », a-t-il résumé pendant la présentation. Télé-Québec veut ainsi intégrer davantage les jeunes aux décisions concernant les contenus, les plateformes et les nouvelles formes d’interaction.
Le diffuseur a notamment mis sur pied un Observatoire de la jeunesse réunissant une douzaine de personnes provenant de différents milieux et régions du Québec. Ce groupe doit contribuer aux orientations de Télé-Québec, aux choix de contenus et aux décisions concernant l’utilisation des plateformes numériques et la relation avec les auditoires.
Pour Télé-Québec, le problème n’est pas nécessairement un désintérêt des jeunes envers la culture québécoise. Hugues Sweeney estime plutôt qu’une rupture s’est installée au fil des années entre une partie de la jeunesse et les producteurs et diffuseurs traditionnels. Les adolescents disposent aujourd’hui de leurs propres outils de création, de diffusion et de conversation, souvent sur des plateformes qui ne fonctionnent plus selon la logique d’une grille télévisuelle.
Télé-Québec veut donc revoir la façon dont un contenu est conçu et diffusé. L’objectif est de ne plus considérer une émission comme un produit qui se termine au moment de sa diffusion, mais comme le point de départ d’une relation pouvant se poursuivre dans les commentaires, les discussions en direct et sur différentes plateformes numériques.

C’est dans cette stratégie que prend place le nouveau partenariat avec Mila, l’Institut québécois d’intelligence artificielle. Télé-Québec et Mila ont annoncé le 26 août la création d’un laboratoire vivant en intelligence artificielle consacré à la découvrabilité des contenus culturels d’ici, une initiative présentée comme une première au Québec.
Le projet prendra la forme d’un processus de recherche appliquée. Les deux organisations chercheront d’abord à identifier les problèmes pour lesquels l’intelligence artificielle pourrait apporter une contribution concrète, puis expérimenteront différentes solutions afin d’en mesurer la pertinence et leur capacité à susciter l’engagement du public.
Télé-Québec apportera son expertise en contenus, en connaissance des publics et en expérience numérique, tandis que Mila contribuera avec ses compétences en recherche et en intelligence artificielle. Une attention particulière sera accordée aux habitudes et aux attentes des jeunes générations ainsi qu’aux nouvelles façons de faciliter la rencontre entre les contenus québécois et leurs publics.
« On parle souvent de protéger la culture québécoise. À Télé-Québec, on veut la propulser. Ce partenariat, c’est notre façon de mettre l’intelligence artificielle au service de ce que nous avons de plus distinctif : notre langue, nos histoires, nos publics. C’est amplifier notre culture dans le rythme de vie de la jeunesse québécoise », affirme Hugues Sweeney.
Le positionnement est important. Télé-Québec précise que cette première démarche avec Mila ne vise pas à utiliser l’intelligence artificielle pour remplacer les créateurs ou automatiser la production des émissions. Le travail porte d’abord sur l’expérience du public, la découvrabilité des œuvres et l’engagement des auditoires.
Sweeney l’a formulé très directement lors de la présentation : « Notre plus gros défi, c’est de gagner le cœur des ados. Comment l’IA est au service de cet objectif-là, ou de ce défi-là. »
Le partenariat pourrait notamment conduire à des projets expérimentaux et à des hackathons autour de problèmes concrets. Télé-Québec souhaite tester différentes façons d’être plus visible dans un univers où les jeunes découvrent désormais une grande partie de leurs contenus par l’intermédiaire d’algorithmes de recommandation.
Valérie Pisano, présidente et cheffe de la direction de Mila, insiste de son côté sur l’idée d’une utilisation responsable de la technologie. Selon elle, le partenariat doit permettre d’explorer les enjeux de découvrabilité, d’accès et d’expérience des contenus culturels tout en déterminant les conditions permettant d’utiliser l’IA « avec et pour les créateurs d’ici ».
Cette approche représente un changement notable dans le rôle que Télé-Québec veut jouer dans l’écosystème culturel. Le diffuseur ne souhaite plus simplement offrir des contenus sur différentes plateformes, mais comprendre comment les jeunes les découvrent, interagissent avec eux et les intègrent à leurs habitudes numériques.
Cette reconquête passe aussi par l’école. Télé-Québec a récemment participé au lancement d’une initiative permettant de rendre accessibles 30 œuvres du patrimoine cinématographique québécois par l’intermédiaire de Télé-Québec en classe. L’objectif est d’en offrir une centaine d’ici deux ans.
À plus long terme, Télé-Québec veut surtout éviter la rupture qu’elle observe autour du début de l’adolescence. Hugues Sweeney a expliqué que le diffuseur demeure fortement présent auprès des enfants, mais perd ensuite une partie importante de cette relation lorsqu’ils atteignent environ 11 ans. Le défi consiste donc à préserver un lien avec la culture québécoise pendant cette transition vers l’adolescence et l’univers numérique.
Le pari demeure ambitieux. Créer un observatoire de la jeunesse, développer de nouveaux formats numériques et expérimenter avec l’intelligence artificielle ne garantit pas que les adolescents se rapprocheront automatiquement des contenus québécois. Télé-Québec présente d’ailleurs cette transformation comme un chantier de longue durée.
Mais l’orientation est désormais beaucoup plus précise. Plutôt que d’attendre que les jeunes reviennent vers la télévision traditionnelle, Télé-Québec veut aller à leur rencontre dans les environnements qu’ils utilisent déjà, adapter ses formats à leurs habitudes et tenter d’utiliser l’intelligence artificielle pour faire émerger les contenus québécois dans un univers numérique dominé par les plateformes internationales.
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