
L’intelligence artificielle générative transforme à grande vitesse l’industrie chinoise du divertissement numérique. Après avoir bouleversé la création d’images et de textes, elle s’attaque désormais directement au travail des acteurs, animateurs et présentateurs en ligne. Dans le secteur chinois des microdrames, certaines productions peuvent maintenant être réalisées presque entièrement sans caméra, sans plateau et sans interprète humain.
Le phénomène s’est accéléré avec l’arrivée de modèles de génération vidéo beaucoup plus performants, notamment Seedance 2.0 de ByteDance, lancé en février 2026. Le système peut générer des séquences vidéo avec dialogues, mouvements de caméra, éclairage et effets sonores à partir de textes, d’images, de sons ou de vidéos de référence. ByteDance a depuis lancé Seedance 2.5, capable de produire des séquences allant jusqu’à 30 secondes et de prolonger plusieurs fois une scène.
Cette évolution commence à avoir des conséquences très concrètes sur l’emploi. Selon la China Netcasting Services Association, environ 128 000 microdrames ont été publiés en Chine durant les trois premiers mois de 2026. Plus de 95 % d’entre eux, soit environ 122 000 productions, auraient été générés par intelligence artificielle. Ces chiffres, rapportés notamment par Yicai, Caixin et Channel NewsAsia, montrent à quel point la transition a été rapide. Un an auparavant, les productions entièrement générées par IA étaient encore marginales.
Le microdrame est un format extrêmement populaire en Chine. Il s’agit généralement de séries conçues pour le téléphone intelligent, composées d’épisodes très courts et produites à un rythme industriel. Cette logique de volume offre un terrain particulièrement favorable à l’automatisation.
Selon le Financial Times, l’acteur et producteur Greg Wollner tournait encore jusqu’à trois productions par semaine avant l’arrivée de Seedance 2.0. Après son lancement, dit-il, les contrats se sont pratiquement évaporés. Plusieurs acteurs de son entourage auraient depuis quitté le métier.
Les économies réalisées expliquent en grande partie cet engouement. Caixin rapporte que certaines entreprises chinoises arrivent aujourd’hui à produire une centaine de minutes de microdrame généré par IA en trois à sept jours pour moins de 20 000 yuans, soit 4 133 dollars canadiens. Les équipes autrefois composées de plusieurs personnes peuvent parfois être réduites à un seul créateur.
Le Financial Times cite également le professeur Shen Yang, de l’Université Tsinghua, selon qui un projet de quelques minutes nécessitant encore cinq personnes et plusieurs mois de travail en 2024 pourrait maintenant être réalisé par une seule personne en un ou deux jours. Dans certaines productions, le coût serait tombé autour de 600 à 800 yuans la minute, soit environ 115 à 150 dollars canadiens, une fraction du coût d’une production traditionnelle.
Et la transformation dépasse largement la fiction. Dans le commerce électronique chinois, les présentateurs virtuels alimentés par IA prennent également une place grandissante. JD.com indiquait en mars que plus de 70 000 commerçants utilisaient déjà ses animateurs numériques pour leurs séances de vente en direct. Selon l’entreprise, le coût de ces présentateurs serait environ dix fois inférieur à celui d’un animateur humain.
L’enjeu est considérable dans un pays où plus de 15 millions de personnes travaillaient déjà professionnellement comme animateurs de vidéos courtes ou de diffusions en direct à la fin de 2023, selon la China Netcasting Services Association.
Mais une autre question commence à émerger : que se passe-t-il lorsque les travailleurs doivent eux-mêmes contribuer à fabriquer leur remplaçant numérique?
Le Financial Times rapporte le cas d’une animatrice d’une émission éducative pour enfants à qui son employeur aurait demandé d’autoriser la reproduction de son visage, de sa voix et de son style d’interprétation. Selon son témoignage, l’alternative était simple : accepter ou risquer d’être remplacée par une autre personne disposée à le faire. Après négociation, elle aurait finalement obtenu un contrat limité à cinq ans, une compensation équivalente à un an de salaire et un droit de veto sur certains usages de son double numérique.
Ce type de marché existe déjà plus largement. Rest of World rapportait en juillet l’apparition en Chine de plateformes permettant à des particuliers de louer leur visage pour des productions générées par IA, contre des rémunérations allant de quelques dizaines à plusieurs centaines de dollars américains. Le média relevait également plusieurs centaines de litiges liés à l’utilisation non autorisée de visages numériques devant un tribunal de Guangzhou.
Les conflits commencent aussi à arriver devant les tribunaux du travail. Selon le Financial Times, des avocats chinois constatent depuis quelques années une hausse des dossiers dans lesquels un employé affirme avoir été remplacé par une technologie d’intelligence artificielle. Dans un dossier à Hangzhou, un tribunal aurait notamment ordonné à une entreprise d’augmenter l’indemnité accordée à un travailleur licencié.
Il faut toutefois éviter de conclure que les acteurs humains sont déjà condamnés à disparaître. Les données les plus récentes montrent également un certain retour du tournage traditionnel. Selon Sixth Tone, la proportion des microdrames générés par IA serait redescendue à 64 % au deuxième trimestre de 2026, pendant que ByteDance et d’autres plateformes annonçaient de nouveaux investissements dans les productions avec acteurs.
La Chine offre néanmoins un aperçu particulièrement saisissant de ce que pourrait devenir une partie de l’industrie audiovisuelle ailleurs dans le monde. La question n’est plus seulement de savoir si l’IA peut produire une vidéo crédible. Elle concerne désormais la propriété d’un visage, d’une voix et d’un style d’interprétation, ainsi que la valeur du travail humain lorsque sa reproduction numérique devient rapide et peu coûteuse.
Pour les acteurs et créateurs chinois qui voient déjà leur charge de travail diminuer, ce débat n’a rien de théorique. Il a commencé.
Source : Financial Times, Rest of World
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