
Une semaine seulement après que son patron Dario Amodei eut appelé l’industrie à ralentir la progression des modèles d’intelligence artificielle, Anthropic envisage déjà de lancer un nouveau modèle pour répondre à la poussée d’OpenAI et de son GPT-6 Astra. Selon Reuters, qui cite trois personnes au fait des discussions internes, l’entreprise cherche maintenant à déterminer comment défendre sa position auprès des entreprises tout en maintenant l’image de laboratoire prudent qu’elle cultive depuis sa création. Anthropic n’a pas commenté ces informations.
La pression concurrentielle est bien réelle. GPT-6 Astra, lancé par OpenAI le 3 septembre, représenterait déjà environ 13 % des dépenses en intelligence artificielle des entreprises suivies par la plateforme de gestion Ramp. Claude Fable, d’Anthropic, se situe autour de 8 %. Il ne s’agit donc pas d’une mesure de l’ensemble du marché de l’IA, mais bien des dépenses observées parmi les entreprises clientes de Ramp.
Un autre indicateur retient particulièrement l’attention. Selon OpenRouter, ses utilisateurs ont dépensé davantage sur les modèles d’OpenAI que sur ceux d’Anthropic au cours de la semaine précédant le reportage de Reuters. C’était la première fois depuis plus de deux ans et demi qu’OpenAI passait devant Anthropic selon cette mesure. Là encore, il faut garder la donnée dans son contexte: OpenRouter représente une plateforme importante auprès des développeurs, mais pas l’ensemble du marché mondial de l’IA.
Le contraste avec la position publique d’Anthropic est frappant. Le 12 septembre, Dario Amodei publiait son essai « We Must Pace the Frontier », dans lequel il écrivait explicitement que l’industrie devait ralentir le rythme auquel elle augmente les capacités des modèles. Il ne réclamait toutefois pas l’arrêt de la recherche ou de l’entraînement. Son idée consiste plutôt à laisser davantage de temps aux mécanismes d’évaluation, d’alignement et de sécurité pour suivre les progrès des modèles. Amodei proposait notamment l’installation d’évaluateurs indépendants au sein même des principaux laboratoires d’IA.
Ce débat est d’autant plus intéressant qu’Anthropic a publié, cinq jours plus tard, des données montrant à quel point l’IA accélère maintenant sa propre recherche. Selon son nouvel indice d’automatisation de la R&D, Claude « dirige » désormais 26 % du travail de recherche et développement consacré à l’IA chez Anthropic, contre moins de 1 % en février. Dans la terminologie utilisée par l’entreprise, cela signifie que Claude peut accomplir l’essentiel d’une tâche à partir d’une instruction générale, avec un humain qui demeure responsable de la supervision. Plus de 90 % des activités de R&D d’Anthropic impliquent maintenant au moins une collaboration substantielle avec l’IA. Aucun des domaines mesurés n’est cependant entièrement autonome.
C’est précisément cette boucle qui inquiète Amodei: des systèmes d’IA participent au développement de modèles plus performants, qui peuvent ensuite contribuer davantage à la génération suivante. Anthropic parle de progrès vers ce qu’on appelle l’auto-amélioration récursive, même si ses propres données montrent que l’humain demeure encore dans la boucle.
Mais ralentir devient beaucoup plus compliqué lorsqu’un concurrent commence à gagner du terrain. Reuters rapporte qu’Anthropic évalue actuellement la sécurité de son prochain modèle en même temps qu’il discute du moment opportun pour le commercialiser. Ces discussions seraient également influencées par la nécessité d’améliorer la rentabilité de l’entreprise et par la perspective d’une éventuelle entrée en Bourse. Anthropic demeure cependant très bien positionné: Reuters rapporte un rythme de revenus annualisé supérieur à 65 milliards de dollars à la fin juillet, contre plus de 40 milliards pour OpenAI.
Le paradoxe dépasse d’ailleurs Anthropic. Ces derniers jours, plusieurs dirigeants des grands laboratoires ont soutenu différentes formes de ralentissement ou de coordination autour de la sécurité. Reuters rapporte parallèlement que les ambitions financières et la concurrence continuent d’alimenter un cycle extrêmement rapide de développement et de commercialisation des nouveaux modèles.
Cette volonté de coordination vient maintenant de provoquer une autre conséquence inattendue. Une poursuite déposée vendredi devant un tribunal fédéral du nord de la Californie accuse Anthropic, OpenAI, SpaceXAI et Google d’avoir enfreint les lois antitrust en acceptant de coordonner leurs efforts pour ralentir le développement de l’IA. Les quatre plaignants, abonnés respectivement à différents services d’IA, soutiennent qu’une telle entente pourrait réduire la concurrence et la valeur de leurs abonnements. Il ne s’agit pour l’instant que d’allégations, et aucun tribunal ne s’est prononcé sur leur bien-fondé.
Amodei avait lui-même anticipé ce problème. Dans son essai, il suggérait qu’une coordination entre laboratoires sur la sécurité pourrait nécessiter l’intervention du gouvernement américain ou une exemption antitrust limitée. La poursuite déposée quelques jours plus tard montre à quel point la frontière entre coopération sur la sécurité et coordination entre concurrents risque d’être délicate à tracer.
Anthropic se retrouve donc devant un dilemme qui résume assez bien la situation actuelle de toute l’industrie. Les laboratoires reconnaissent publiquement que leurs modèles progressent à une vitesse qui pourrait dépasser leur capacité à les superviser. Mais lorsque le concurrent lance un modèle qui commence à gagner des clients et des développeurs, ralentir volontairement devient immédiatement beaucoup plus coûteux.
Et c’est peut-être là que se trouve le véritable test de la doctrine défendue par Anthropic. Il est relativement facile de réclamer un rythme plus prudent lorsque tout le monde accepte d’avancer au même pas. Il est beaucoup plus difficile de maintenir cette position lorsque le marché, les investisseurs et les utilisateurs commencent à choisir celui qui court le plus vite.
Source : Reuters
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