
Alors qu’aux États-Unis plusieurs dirigeants de l’industrie technologique multiplient les avertissements sur les risques existentiels associés à l’intelligence artificielle, le discours trouve beaucoup moins d’écho en Chine. Non pas parce que Pékin ignore les dangers de l’IA, mais parce que les autorités chinoises et une partie de l’industrie abordent la question sous un angle très différent : celui du contrôle, de la sécurité nationale et de la capacité de l’État à intervenir.
Dans la Silicon Valley, certains scénarios évoquent des systèmes d’intelligence artificielle suffisamment puissants pour échapper au contrôle humain, lancer des cyberattaques, manipuler des infrastructures critiques ou faciliter la conception d’armes. En Chine, cette vision apparaît parfois difficile à concevoir dans un pays où l’État possède des moyens considérables pour surveiller les réseaux, imposer des restrictions aux entreprises et même interrompre certains services numériques.
Cette différence explique en partie pourquoi les appels américains à ralentir ou encadrer davantage le développement des modèles les plus avancés sont parfois accueillis avec scepticisme. Dans certains milieux technologiques chinois, ces avertissements sont même interprétés comme une stratégie destinée à préserver l’avance des entreprises américaines plutôt que comme une véritable inquiétude concernant l’avenir de l’humanité.
Le fossé est également culturel. Certains chercheurs et observateurs chinois estiment que l’idée d’une création technologique qui finirait par se retourner contre son créateur appartient davantage à l’imaginaire occidental. Des références comme Frankenstein, où l’humain est puni pour avoir voulu créer la vie, trouvent moins d’équivalents dans certaines traditions philosophiques chinoises, où la technologie peut davantage être perçue comme un élément intégré à la nature et à la société.
Cela ne signifie toutefois pas que la Chine considère l’intelligence artificielle comme inoffensive. Au contraire, Pékin renforce depuis plusieurs années son arsenal réglementaire. Le 14 septembre 2026, les autorités chinoises ont publié la troisième version de leur « AI Safety Governance Framework ». Le document actualise notamment la classification des risques et insiste sur la nécessité de maintenir les systèmes d’IA sous contrôle humain. Les autorités chinoises évoquent également les nouveaux dangers associés aux agents autonomes et aux systèmes capables d’améliorer leurs propres capacités.
La Chine dispose déjà de règles beaucoup plus interventionnistes que plusieurs pays occidentaux pour les services d’intelligence artificielle destinés au public. Les modèles doivent notamment respecter des exigences réglementaires avant leur diffusion et les contenus générés par IA doivent être identifiables dans certaines situations. L’objectif est cependant davantage de conserver le contrôle sur les usages de la technologie que de prévenir un éventuel scénario d’extinction de l’humanité.
Cette nuance devient importante lorsqu’il est question de coopération internationale. Les États-Unis et la Chine ont commencé à discuter plus directement des risques associés aux systèmes d’intelligence artificielle avancés. Début septembre, Washington et Pékin préparaient notamment un dialogue bilatéral consacré à la sécurité de l’IA et aux risques de cyberattaques automatisées.
Lors de sa visite à Washington le 24 septembre, le président chinois Xi Jinping a déclaré que les deux pays avaient la capacité et la responsabilité de développer et de gérer l’intelligence artificielle « pour le bien » et de veiller à ce que son développement demeure sous contrôle humain. Le sommet avec le président américain Donald Trump n’a cependant produit aucune avancée publique majeure sur le dossier de l’IA.
Un autre obstacle complique le dialogue : la rivalité technologique entre les deux puissances. Plusieurs dirigeants américains considèrent que les États-Unis doivent conserver leur avance sur la Chine dans le domaine de l’intelligence artificielle. Dario Amodei, patron d’Anthropic, a notamment plaidé pour des restrictions supplémentaires sur l’accès chinois aux puces les plus avancées. En Chine, ce genre de position alimente l’impression que les appels occidentaux à la prudence servent également des objectifs géopolitiques et économiques.
Le paradoxe est donc important. Washington et Pékin commencent à reconnaître plusieurs risques communs liés aux systèmes avancés, notamment les cyberattaques, les agents autonomes et la perte éventuelle de contrôle sur certaines technologies. Mais chacun soupçonne également l’autre de vouloir utiliser la sécurité de l’IA pour ralentir son concurrent.
Cette méfiance pourrait devenir l’un des principaux obstacles à une gouvernance internationale de l’intelligence artificielle. Car contrairement aux enjeux techniques, le problème n’est pas seulement de déterminer jusqu’où les modèles peuvent devenir dangereux. Il faut aussi convaincre deux puissances engagées dans une compétition technologique mondiale que coopérer sur la sécurité ne signifie pas abandonner un avantage stratégique.
Et sur ce terrain, la technologie avance probablement beaucoup plus rapidement que la confiance entre Washington et Pékin.
Source : nytimes
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