
Trois centres de données du géant technologique russe Yandex ont été frappés par des drones ukrainiens en quelques jours. Ces attaques ont perturbé plusieurs services numériques en Russie et alimentent une hypothèse particulièrement intéressante : une partie des faux comptes qui entretiennent la polarisation politique sur les réseaux sociaux aurait-elle soudainement disparu ?
Tout commence par une série de frappes ukrainiennes visant des installations du géant russe Yandex, souvent présenté comme l’équivalent russe de Google. Les 8 et 9 octobre 2026, deux de ses centres de données sont touchés, l’un à Sasovo, dans la région de Riazan, l’autre dans la région de Kalouga. Le 11 octobre, un troisième site, situé à Vladimir, est à son tour mis hors service après une attaque de drone.
Les conséquences sont importantes. Selon Reuters et le Kyiv Independent, les installations endommagées hébergent des infrastructures infonuagiques essentielles au fonctionnement de nombreux services russes. Le centre de Sasovo abrite notamment deux des trois superordinateurs utilisés pour développer les modèles d’intelligence artificielle de Yandex. Les attaques auraient provoqué des interruptions de service touchant aussi bien des applications grand public que des entreprises dépendantes de cette infrastructure.
Mais c’est une autre conséquence, beaucoup plus politique, qui commence à faire parler. Sur les réseaux sociaux, certains internautes affirment observer une diminution soudaine des comptes qui diffusent des messages provocateurs, particulièrement dans les débats politiques occidentaux. Une plaisanterie résume assez bien le sentiment de ceux qui croient à cette théorie : « Un million d’incels viennent de perdre les seules femmes qui allaient leur adresser la parole de leur vie. »
Derrière l’humour se trouve une question sérieuse. La mise hors service de centres de données russes pourrait-elle avoir perturbé des réseaux de faux comptes destinés à manipuler l’opinion publique à l’étranger ? La question mérite d’être posée, mais il faut distinguer les faits établis des conclusions qui circulent déjà sur Internet.
L’une des observations les plus commentées concerne l’Allemagne. Sur les réseaux sociaux, une baisse présumée de l’activité entourant l’Alternative pour l’Allemagne, l’AfD, formation d’extrême droite, est associée aux frappes contre Yandex. L’eurodéputé tchèque Tomáš Zdechovský a notamment relayé cette hypothèse, tout en précisant qu’elle restait à confirmer. Une vérification publiée le 11 octobre par FactCheckRadar conclut toutefois qu’aucune donnée indépendante ne permet pour l’instant d’établir une diminution de l’activité numérique favorable à l’AfD causée par les frappes ukrainiennes.
Au Canada, la question résonne particulièrement en Alberta, où le mouvement séparatiste fait lui aussi l’objet de préoccupations concernant l’ingérence étrangère. En août dernier, la première ministre albertaine Danielle Smith reconnaissait publiquement que des campagnes d’influence favorables à la séparation pouvaient être amplifiées par des réseaux de robots ayant des liens possibles avec la Russie. Il s’agit d’un élément important puisqu’il montre que les soupçons d’ingérence existaient bien avant les frappes contre Yandex. En revanche, aucune donnée vérifiable ne permet actuellement d’affirmer que le soutien en ligne au séparatisme albertain a diminué à la suite des attaques.
Même prudence du côté américain. Certains internautes affirment constater une diminution de l’activité des comptes favorables au mouvement MAGA de Donald Trump. Mais là encore, aucune analyse quantitative indépendante ne permet de confirmer cette tendance ni de la relier aux interruptions de service de Yandex.
Si le lien direct avec Yandex reste à démontrer, l’existence de véritables usines à faux comptes russes est, elle, bien documentée. En juillet 2024, le département américain de la Justice annonçait une opération contre un réseau de désinformation utilisant l’intelligence artificielle. L’enquête visait notamment 968 comptes sur X, associés à une infrastructure développée pour diffuser des messages favorables aux intérêts du gouvernement russe. Selon les autorités américaines, l’opération impliquait le réseau de télévision d’État RT et les services de sécurité russes. Des profils fictifs, souvent présentés comme de simples citoyens américains, servaient à diffuser des messages politiques et à alimenter les divisions sociales.
La même année, OpenAI documentait l’opération russe « Doppelganger », qui utilisait l’intelligence artificielle pour produire des commentaires et des contenus hostiles à l’Ukraine, destinés notamment aux publics européens et nord-américains. Ces opérations démontrent que la manipulation organisée des conversations publiques existe bel et bien. Elles ne démontrent toutefois pas que les infrastructures frappées chez Yandex hébergeaient les réseaux responsables des activités politiques actuellement évoquées.
L’hypothèse a pris une nouvelle dimension ce lundi 12 octobre. Lors d’une intervention par vidéoconférence au Forum de sécurité de Varsovie, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a affirmé que les frappes contre les centres de données russes avaient été suivies d’une diminution des provocations, de la haine et des faux comptes sur plusieurs réseaux sociaux. Selon l’agence de presse Interfax-Ukraine, il estime que cette situation révèle l’origine d’une partie des opérations de manipulation en ligne. Il s’agit d’une déclaration politique importante, mais elle ne constitue pas, à elle seule, une preuve technique.
Cette affaire illustre une nouvelle dimension de la guerre entre l’Ukraine et la Russie : les centres de données deviennent des cibles stratégiques, au même titre que les infrastructures énergétiques ou de télécommunications. En s’attaquant à Yandex, l’Ukraine a perturbé des services numériques russes et touché des infrastructures importantes pour le développement de l’intelligence artificielle du pays. Reste maintenant à déterminer si ces frappes ont également eu des conséquences sur les opérations d’influence russes à l’étranger.
Et si ce lien devait être confirmé, il montrerait à quel point certaines conversations que nous croyons spontanées sur les réseaux sociaux peuvent dépendre d’infrastructures situées à des milliers de kilomètres de chez nous.
Sources : Reuters, Interfax, Factcheck radar
+++++++
Du lundi au vendredi, Bruno Guglielminetti vous propose un regard sur
l’essentiel de l’actualité numérique avec 120 secondes de Tech.
Ou encore…
Écoutez la plus récente édition de Mon Carnet,
le magazine hebdomadaire de l’actualité numérique.
En savoir plus sur Mon Carnet
Subscribe to get the latest posts sent to your email.

