L’intelligence artificielle prend les commandes des salles de rédaction

L’idée d’une salle de rédaction où des intelligences artificielles choisissent les nouvelles, vérifient les faits et rédigent les articles sans intervention humaine n’est plus un scénario futuriste. C’est déjà une réalité dans plusieurs pays, notamment aux États-Unis, en Italie, en Croatie et au Canada. Une enquête publiée le 16 octobre par le Reuters Institute for the Study of Journalism, de l’Université d’Oxford, présente cinq initiatives qui expérimentent cette nouvelle façon de produire de l’information. Et Montréal fait partie du mouvement.

Ces médias, qualifiés de « AI-native newsrooms », sont conçus dès le départ autour de l’intelligence artificielle. Contrairement aux agrégateurs traditionnels qui se contentent de rassembler des articles existants, ces systèmes peuvent surveiller des milliers de sources, repérer des informations pertinentes, effectuer des recherches complémentaires, croiser les faits et produire leurs propres articles. Certains vont jusqu’à prendre des décisions éditoriales sans qu’un journaliste ait à intervenir. Selon la base de données Jindex.ai, créée par la journaliste ukrainienne Katya Gorchinskaya, une trentaine de médias de ce genre ont déjà été recensés dans le monde.

Aux États-Unis, le média RuntimeWire illustre la rapidité que permet cette approche. Fondé en mai 2026 par l’entrepreneur technologique Ryan Merket, il a notamment publié une nouvelle concernant des agents d’intelligence artificielle d’OpenAI impliqués dans une opération de piratage contre Hugging Face. L’information provenait d’une présentation donnée à la conférence Black Hat de Las Vegas. Après avoir repéré une révélation importante dans la transcription, Merket l’a soumise à son système automatisé, qui a vérifié les intervenants, les documents officiels et les informations disponibles. Six minutes plus tard, un article était publié, environ trois heures avant WIRED. La décision de publier appartenait toutefois à Merket, qui assume personnellement la responsabilité éditoriale.

En Italie, Redazione Zero pousse l’automatisation encore plus loin. Son fondateur, Emilio Salmeri, a conçu une rédaction où plusieurs agents d’IA travaillent de façon autonome. Deux systèmes, utilisant notamment des modèles d’Anthropic et d’OpenAI, recueillent les nouvelles chaque matin. D’autres agents sélectionnent les sujets, rédigent les articles et vérifient les informations. Un dernier rédacteur artificiel produit même l’éditorial quotidien. Aucun humain ne relit systématiquement les contenus avant leur publication. Salmeri établit les règles, mais laisse les machines prendre les décisions courantes. Le média s’interdit certains sujets sensibles, notamment les faits divers criminels et les affaires judiciaires, et impose généralement deux sources indépendantes pour chaque nouvelle.

En Croatie, le projet Moj Kraj mise plutôt sur l’information de proximité. Son créateur, Tihomir Jauk, a développé une plateforme couvrant plus de 124 localités en surveillant quelque 2 000 sources, allant des administrations municipales aux services publics. L’objectif est de rendre accessibles des informations locales qui échappent souvent aux grands médias. Le système produit environ 100 brouillons par jour, mais n’en publie que 20 à 30 après différents contrôles automatisés portant notamment sur la fiabilité, la neutralité et la qualité de la rédaction.

En Arizona, le journaliste Nicholas De Leon a lancé Tucson Daily Brief pour couvrir des nouvelles locales peu présentes dans les médias traditionnels. Son système peut notamment suivre simultanément plusieurs séances de conseils municipaux, transcrire les discussions et préparer des articles. Contrairement au modèle italien, De Leon vérifie lui-même les textes issus de ces réunions avant publication. Il utilise également l’IA pour produire un podcast quotidien de deux minutes avec une reproduction synthétique de sa voix, un canal TikTok en espagnol animé par une présentatrice virtuelle et un moteur de recherche conversationnel permettant d’interroger les archives du média.

Le cas québécois est particulièrement intéressant. Après la faillite de Métro Média en 2023 et la disparition de nombreuses publications locales, l’entrepreneur Pierre-Antoine Fradet a acquis la propriété intellectuelle du Journal Métro pour relancer le média. Le nouveau modèle repose largement sur l’automatisation, mais conserve un journaliste à la direction éditoriale, Olivier Robichaud, lui-même ancien employé de Métro. L’intelligence artificielle surveille les communiqués, les rapports et les statistiques pour préparer des articles. Robichaud vérifie ensuite les faits, ajoute du contexte et recherche d’autres points de vue lorsque nécessaire, avant d’autoriser leur publication.

Cette organisation lui permettrait de produire une vingtaine d’articles relativement simples tout en conservant du temps pour mener des enquêtes et réaliser du journalisme original. Pour lui, l’enjeu consiste à confier à la machine les tâches répétitives afin que le journaliste puisse se consacrer aux sujets qui exigent davantage de jugement, de recherche et de compréhension du terrain. Le modèle reste toutefois modeste : un seul journaliste salarié, soutenu par une infrastructure automatisée.

Ces expériences soulèvent évidemment plusieurs questions. Peut-on faire confiance à des articles produits presque entièrement par des machines ? Comment distinguer une véritable vérification journalistique d’une simple validation automatisée ? Et surtout, que devient la responsabilité éditoriale lorsqu’un algorithme décide lui-même de ce qui mérite d’être publié ? Les erreurs existent déjà. Redazione Zero a notamment dû apporter quatre corrections, tandis que Moj Kraj écarte la majorité de ses brouillons après les contrôles de qualité. Même les systèmes les plus élaborés peuvent mal interpréter un fait, choisir un angle inapproprié ou utiliser une information dépassée.

Reste aussi la question des emplois. Ces nouvelles salles de rédaction pourraient permettre de maintenir une couverture journalistique dans des régions délaissées par les médias traditionnels. Mais elles pourraient également offrir à certains propriétaires un moyen de réduire considérablement leurs effectifs. Tout dépendra des choix économiques et éditoriaux des entreprises de presse.

Ce qui se dessine n’est donc pas nécessairement la disparition du journaliste, mais une transformation profonde de son travail. La collecte d’informations publiques, la transcription, les premières recherches et la rédaction de nouvelles factuelles peuvent désormais être largement automatisées. En revanche, établir une relation de confiance avec une source, enquêter sur le terrain, confronter des versions contradictoires et prendre des décisions éditoriales délicates demeurent des responsabilités humaines essentielles. La question n’est plus de savoir si l’intelligence artificielle entrera dans les salles de rédaction. Elle y est déjà. Il reste à déterminer quelle place nous voulons encore réserver aux journalistes qui donnent du sens à l’information.

Source : Reuters Institute

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