
La fermeture de BioWare, annoncée le 21 octobre dernier, s’explique principalement par une décision financière et stratégique d’Electronic Arts. Selon une enquête du journaliste Jason Schreier publiée vendredi par Bloomberg, l’éditeur américain aurait choisi de privilégier le développement d’un nouveau Star Wars Battlefront plutôt que de poursuivre la production du prochain Mass Effect. Une décision qui met fin à plus de 30 ans d’histoire pour le studio canadien à l’origine de certaines des franchises les plus appréciées du jeu vidéo.
Au cœur de cette décision se trouve la nouvelle réalité financière d’Electronic Arts. En août dernier, l’entreprise a été privatisée dans le cadre d’une acquisition de 55 milliards de dollars américains, menée notamment par le fonds souverain d’Arabie saoudite. Cette transaction a laissé EA avec une dette d’environ 18 milliards de dollars, obligeant ses dirigeants à revoir leurs investissements et à privilégier les projets présentant les meilleures perspectives commerciales.
C’est dans ce contexte qu’une nouvelle possibilité de collaboration avec Lucasfilm, filiale de Disney, aurait changé les priorités de l’éditeur. Selon les sources anonymes consultées par Bloomberg, EA s’est retrouvé devant deux projets de science-fiction nécessitant chacun plusieurs centaines de millions de dollars d’investissement : Star Wars Battlefront III et un nouvel épisode de Mass Effect. Les dirigeants ont considéré que la franchise Star Wars représentait un investissement plus prévisible et moins risqué.
Le nouveau Battlefront n’a pourtant pas encore commencé son développement. Mais pour Electronic Arts, davantage habitué aux jeux de tir et aux franchises sportives qu’aux jeux de rôle narratifs, le potentiel commercial de Star Wars semble avoir pesé plus lourd que l’héritage de BioWare.
Cette décision s’est traduite par l’annulation du prochain Mass Effect, pourtant annoncé dès 2020, et par la fermeture du studio d’Edmonton. Au total, EA prévoit supprimer environ 400 emplois, soit près de 3 % de ses effectifs. Une cinquantaine de personnes travaillaient encore chez BioWare au moment de l’annonce.
La disparition du studio ne peut toutefois pas être attribuée uniquement à cette nouvelle occasion commerciale. BioWare connaissait des difficultés depuis plusieurs années. Mass Effect: Andromeda, lancé en 2017, avait été critiqué notamment pour ses animations faciales et plusieurs problèmes techniques. Deux ans plus tard, Anthem, un jeu multijoueur censé ouvrir un nouveau chapitre pour l’entreprise, s’était soldé par un échec commercial et créatif.
Le dernier grand projet du studio, Dragon Age: The Veilguard, sorti en 2024, n’avait pas non plus répondu aux attentes d’Electronic Arts. Malgré un accueil critique généralement favorable, le jeu avait enregistré des résultats inférieurs de 50 % aux prévisions commerciales. EA avait alors considérablement réduit les effectifs de BioWare et transféré plusieurs employés vers d’autres équipes.
Ces échecs successifs avaient également mis en lumière des problèmes de gestion interne. Plusieurs productions avaient subi des changements de direction en cours de développement, des difficultés liées au moteur graphique Frostbite et des réorientations majeures. Dragon Age: The Veilguard avait notamment été transformé en expérience multijoueur avant de revenir à une formule solo, entraînant des années de travail supplémentaire.
Des changements au sein de la direction d’Electronic Arts auraient aussi contribué au sort de BioWare. Durant l’été, l’entreprise a réorganisé ses responsabilités en donnant davantage de pouvoir à David Tinson et Cam Weber, deux dirigeants issus de ses activités sportives. Laura Miele, considérée comme une défenseure de BioWare et de la franchise Mass Effect, aurait perdu de son influence dans cette nouvelle structure, selon Bloomberg.
L’ironie de cette fermeture tient également à l’histoire du studio. Fondé à Edmonton en 1995, BioWare avait été acquis par Electronic Arts en 2007 pour une transaction dépassant 800 millions de dollars, qui comprenait aussi Pandemic Studios. L’une des principales motivations de cet achat était alors le développement de Star Wars: The Old Republic, un jeu de rôle en ligne qui allait générer plus d’un milliard de dollars de revenus.
Malgré les tensions entre les deux entreprises, cette association avait produit plusieurs succès importants. Les séries Mass Effect et Dragon Age avaient contribué à faire de BioWare une référence mondiale du jeu de rôle. Dragon Age: Inquisition avait notamment remporté le prix du jeu de l’année aux Game Awards en 2014.
Interrogé par Bloomberg, Electronic Arts a expliqué que la fermeture résultait de plusieurs mois de planification et d’analyse de ses priorités à long terme. L’entreprise affirme devoir concentrer ses équipes et ses investissements sur les projets offrant les meilleures perspectives d’avenir, sans confirmer explicitement que Star Wars Battlefront III avait été préféré à Mass Effect.
Cette décision illustre une transformation plus large de l’industrie du jeu vidéo. Alors que les budgets de production atteignent désormais plusieurs centaines de millions de dollars, les grands éditeurs cherchent à réduire leur exposition financière en misant davantage sur des franchises établies et des modèles commerciaux éprouvés.
Pour BioWare, cette logique aura été fatale. Le studio qui avait contribué à populariser les jeux de rôle narratifs disparaît au profit d’une stratégie privilégiant les grandes marques et les productions jugées moins risquées. Quant à Mass Effect, son avenir dans le jeu vidéo devient incertain, même si une adaptation télévisée demeure en développement chez Amazon.
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