
Les réseaux sociaux ne sont plus de simples lieux de diffusion des discours masculinistes. Leurs algorithmes, leurs modèles économiques et les décisions de leurs dirigeants participent à la transformation de ces idées en phénomène de société. C’est l’un des principaux messages livrés jeudi par la chercheuse québécoise Léa Clermont-Dion devant la Délégation aux droits des femmes du Sénat français.
Professeure adjointe en communication stratégique pour le changement social à l’Université de Sherbrooke, réalisatrice et autrice de l’essai Mascus. Leur projet politique, Léa Clermont-Dion était auditionnée le 29 octobre à Paris dans le prolongement des travaux parlementaires français sur la montée des mouvements masculinistes. Son intervention a particulièrement insisté sur la responsabilité des grandes entreprises technologiques dans la circulation de ces discours, notamment auprès des jeunes.
Pour la chercheuse, le masculinisme ne se limite pas à des propos misogynes ou à quelques influenceurs provocateurs. Il s’agit d’une idéologie politique structurée qui cherche à remettre en question les avancées de l’égalité entre les femmes et les hommes. Une idéologie dont la diffusion bénéficie aujourd’hui de la puissance des plateformes numériques.
Léa Clermont-Dion a notamment présenté une étude britannique de 2024 portant sur les recommandations de TikTok. Des chercheurs avaient créé différents profils d’utilisateurs, notamment de jeunes hommes intéressés par la musculation, le développement personnel ou confrontés à la solitude. En seulement cinq jours, la proportion de contenus misogynes recommandés à ces profils expérimentaux serait passée de 13 % à 56 %.
Ce résultat illustre, selon elle, la façon dont les algorithmes peuvent exposer progressivement les utilisateurs à des contenus qu’ils n’ont pas nécessairement recherchés. Les messages masculinistes circulent d’ailleurs rarement sous une forme exclusivement politique. Ils peuvent se retrouver dans des vidéos humoristiques, des conseils de séduction, des contenus de conditionnement physique ou des publications apparemment anodines.
Cette dynamique préoccupe particulièrement la chercheuse en raison de ses conséquences possibles sur la perception du consentement, des violences sexuelles et des rapports entre les sexes chez les adolescents.
Léa Clermont-Dion a également consacré une partie importante de son intervention à Mark Zuckerberg et à l’évolution de Meta. Elle a rappelé l’assouplissement des politiques de modération annoncé en janvier 2025, ainsi que le remplacement du programme de vérification externe des faits par un système de notes communautaires, annoncé d’abord aux États-Unis.
Selon elle, ces décisions illustrent une transformation du rapport entre les entreprises technologiques, la liberté d’expression et la responsabilité à l’égard des contenus diffusés. La chercheuse considère que les orientations politiques et commerciales des dirigeants de plateformes peuvent avoir des conséquences directes sur la qualité du débat démocratique, bien au-delà des frontières américaines.
Elle a ainsi posé une question aux parlementaires français :
« Qui gouverne aujourd’hui nos espaces publics numériques? Les institutions démocratiques, responsables devant les citoyens, ou quelques dirigeants d’entreprises privées dont les décisions sont principalement guidées par leurs intérêts économiques et leurs propres convictions? »
Cette interrogation a trouvé un écho auprès des sénatrices présentes. Les échanges ont notamment porté sur les motivations politiques ou économiques des dirigeants de la Silicon Valley, mais aussi sur la place de YouTube dans la diffusion des discours masculinistes. La sénatrice Laurence Rossignol a d’ailleurs estimé que cette plateforme méritait davantage d’attention dans les recherches sur le phénomène.
Sur les solutions, Léa Clermont-Dion a reconnu qu’aucun pays ne disposait encore d’une réponse complète permettant de limiter efficacement la propagation de ces discours tout en préservant la liberté d’expression.
« Je ne vois pas de modèle encore porteur d’une solution claire pour enrayer correctement ces discours-là sans brimer la liberté d’expression. »
Elle a insisté sur la nécessité de financer davantage la recherche, de mieux comprendre les mécanismes de recommandation et de développer des programmes éducatifs adaptés aux jeunes. Elle a notamment présenté les initiatives québécoises de prévention des violences sexuelles et des campagnes de sensibilisation auxquelles elle participe.
La discussion a également abordé la responsabilité juridique des plateformes. Certains membres de la délégation ont évoqué la possibilité de traiter davantage les réseaux sociaux comme des éditeurs, responsables des contenus qu’ils contribuent à mettre en circulation et à rendre visibles, plutôt que comme de simples hébergeurs.
Au terme de son audition, la chercheuse a défendu une approche qui dépasse la seule sensibilisation des utilisateurs. Pour elle, la réponse au masculinisme doit également passer par des décisions politiques concernant le fonctionnement des grandes plateformes.
« Nous ne pouvons pas prévenir efficacement le masculinisme si nous continuons à le considérer uniquement comme un problème de comportement individuel. Il faut aussi le comprendre comme un problème de pouvoir, de gouvernance numérique et de démocratie. »
Un message qui replace les algorithmes, les choix de modération et le modèle économique des géants technologiques au centre d’un débat qui concerne autant l’éducation des jeunes que l’avenir de l’espace public numérique.
Source : Audition de Léa Clermont-Dion devant la Délégation aux droits des femmes du Sénat français, 29 octobre 2026.
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