Des milliers d’entreprises alimentent le boom de l’IA en Chine et un registre public en révèle l’ampleur

Lorsque le modèle DeepSeek a attiré l’attention internationale au début de 2025, il a donné l’impression d’une apparition soudaine. En réalité, il n’était qu’un exemple parmi des milliers d’outils d’intelligence artificielle générative lancés en Chine depuis 2023. Tous figurent dans une base de données publique tenue par l’Administration du cyberespace de Chine, qui s’est imposée, presque malgré elle, comme la cartographie la plus détaillée d’un écosystème national de l’IA.

Ce registre, appelé registre des algorithmes, est une obligation réglementaire. En Chine, toute entreprise qui lance un système d’IA doté de capacités d’influence sur l’opinion publique ou de mobilisation sociale doit le déclarer. Les développeurs y démontrent comment leurs produits évitent 31 catégories de risques, allant de la discrimination à l’atteinte à la santé psychologique, en passant par le non-respect des valeurs socialistes fondamentales.

Les dossiers sont d’abord évalués par les antennes locales du régulateur avant d’être validés au niveau central. Une fois approuvé, l’outil est inscrit publiquement. Cette approche contraste avec celle de l’Union européenne, qui mise sur un cadre global avec l’AI Act, ou des États-Unis, qui ne disposent pas de registre centralisé comparable. Pour le chercheur Matt Sheehan du Carnegie Endowment for International Peace, la Chine avance par couches successives, en ciblant des technologies précises et en ajustant progressivement ses normes.

Au fil des mises à jour, le registre est devenu un inventaire sans équivalent. On y trouve aussi bien des systèmes de gestion de logements touristiques que des outils d’aide à la rédaction de brevets, des assistants pour gynécologues dans des maternités de Shanghai ou des modèles destinés à optimiser les réseaux électriques. Des analystes comme Kendra Schaefer, du cabinet Trivium China, ont consolidé ces données pour en tirer une base exploitable, enrichie de recherches complémentaires.

La géographie de cette effervescence est révélatrice. Près de 80 % des enregistrements se concentrent autour des grands pôles technologiques que sont Pékin, Shenzhen, Shanghai et Hangzhou. Pékin bénéficie de ses universités d’élite et de ses laboratoires nationaux, Shenzhen s’appuie sur sa chaîne d’approvisionnement matérielle et son bassin d’ingénieurs, Shanghai excelle dans la commercialisation, tandis que Hangzhou profite de l’écosystème bâti autour d’Alibaba.

L’innovation ne se limite toutefois pas aux zones côtières. Chongqing se positionne comme un centre industriel et logistique pour l’IA. Hefei, dans l’Anhui, est devenue une plaque tournante de la reconnaissance vocale autour d’entreprises comme iFlyTek. Guizhou, surnommée la Big Data Valley chinoise, héberge d’immenses centres de données qui soutiennent notamment le modèle Pangu de Huawei. Même la Mongolie intérieure voit l’IA s’intégrer aux secteurs minier et agricole.

Les acteurs liés à l’État représentent environ 22 % des dépôts. Ils collaborent souvent avec les géants technologiques. PetroChina a par exemple travaillé avec Huawei et iFlyTek sur des applications pétrolières et gazières, tandis que State Grid a utilisé DeepSeek pour améliorer la gestion de ses réseaux électriques. Les entreprises étrangères restent marginales, avec environ 0,5 % des inscriptions, incluant des groupes comme Ikea ou Yum China.

Plus de la moitié des outils recensés sont des technologies transversales, des modèles fondamentaux aux générateurs de texte ou d’images, en passant par des outils audio et 3D. Contrairement aux États-Unis, dominés par quelques acteurs comme OpenAI ou Google DeepMind, la Chine maintient une concurrence plus fragmentée, même si une consolidation est en cours. Les six « tigres » de l’IA chinoise, Moonshot, Minimax, Zhipu, Baichuan, 0.1AI et Stepfun, bénéficient tous du soutien d’Alibaba ou de Tencent, tandis que Doubao de ByteDance a dépassé DeepSeek en popularité.

À côté de ces batailles de modèles généraux, une multitude de jeunes entreprises ciblent des usages précis. Squirrel AI se positionne dans l’éducation adaptative, AI Kanshe applique la vision par ordinateur à la médecine traditionnelle chinoise, Zhongtan Puhui automatise la comptabilité carbone pour les entreprises, et UBtech exporte ses robots humanoïdes industriels et éducatifs dans plus de 40 pays. D’autres, comme XVerse, construisent des mondes virtuels narratifs, tandis que Haivivi développe des compagnons IA pour enfants vendus en Chine comme à l’international.

Ce que le registre ne montre pas entièrement, c’est l’ambition mondiale de ces acteurs. Le terme chuhai, partir à l’étranger, est devenu central dans les stratégies chinoises. Certaines entreprises s’implantent à Singapour ou en Californie, recrutent à l’international ou prennent leurs distances avec leurs origines pour contourner les tensions géopolitiques. Des trajectoires comme celle de Butterfly Effect, passée de la Chine à Singapour après les restrictions américaines sur les puces Nvidia, illustrent cette ambiguïté.

Au final, le registre de l’Administration du cyberespace de Chine pose une question de fond. À l’heure où les modèles, les talents et les marchés circulent, qu’est-ce qui définit réellement une entreprise d’IA chinoise. Un passeport, un siège social, une chaîne de valeur ou un cadre réglementaire. La réponse reste ouverte, mais une chose est claire, rarement un pays aura laissé une trace aussi détaillée de sa révolution technologique en cours.

Source : Wired

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