La fracture numérique au Québec ne se résume plus à l’accès à Internet

Le Québec est plus connecté que jamais, mais cela ne signifie pas que tous les citoyens sont à égalité devant le numérique. Le nouveau portrait NETendances 2025 de l’Académie de la transformation numérique de l’Université Laval montre que la fracture numérique s’est déplacée. Elle concerne encore l’accès aux appareils et à Internet, mais de plus en plus la capacité d’utiliser les services numériques de façon autonome, sécuritaire et efficace.

Le premier constat est plutôt rassurant. En 2025, 94 % des adultes québécois disposent d’une connexion Internet à domicile et 95 % ont utilisé Internet au cours des trois derniers mois. La proportion d’internautes est d’ailleurs pratiquement stable depuis 2020. Mais derrière ces moyennes élevées se cache un noyau de personnes beaucoup moins bien desservies.

Selon NETendances, 5 % des adultes ne possèdent ni téléphone intelligent, ni ordinateur, ni tablette électronique. Cette proportion grimpe à 16 % chez les 65 ans et plus et à 24 % chez les personnes vivant dans un ménage gagnant moins de 25 000 $ par année. Chez les 75 ans et plus, 21 % ne possèdent aucun de ces trois appareils.

Le revenu apparaît d’ailleurs comme l’un des principaux facteurs associés à la fracture numérique. Parmi les adultes dont le revenu familial est inférieur à 25 000 $, 24 % n’ont pas utilisé Internet au cours des trois mois précédant l’enquête. Chez les 75 ans et plus, cette proportion atteint 20 %. Les chercheurs parlent ainsi d’inégalités cumulatives, puisque les personnes déjà confrontées à des barrières économiques ou sociales risquent davantage de rencontrer aussi des obstacles numériques.

L’accès à Internet ne règle cependant qu’une partie du problème. C’est probablement le chiffre le plus révélateur du rapport : 38 % des adultes québécois disent avoir besoin du soutien d’une autre personne, à différents degrés, pour utiliser les technologies numériques. Parmi ces personnes, 16 % affirment qu’elles ne pourraient pas accomplir seules certaines tâches numériques essentielles, ce qui représente environ 6 % de l’ensemble de la population adulte.

Ces tâches ne sont plus accessoires. Chercher un emploi ou un logement, prendre un rendez-vous médical, remplir un formulaire administratif, accéder à un service public ou s’inscrire à une activité passent désormais fréquemment par Internet. Dans ces circonstances, une difficulté avec une interface, l’absence du bon appareil ou le besoin de demander de l’aide peut directement réduire l’autonomie d’une personne.

Et contrairement à une idée répandue, la fracture numérique n’est pas uniquement une affaire de personnes âgées. Les 18 à 24 ans constituent même le deuxième groupe qui rapporte le plus de difficultés dans certaines tâches numériques courantes, derrière les 75 ans et plus. Seulement 46 % des 18 à 24 ans disent n’éprouver aucune difficulté, contre 57 % à 60 % chez les 25 à 64 ans.

Ce résultat illustre une distinction importante entre être à l’aise avec un téléphone intelligent et posséder des compétences numériques plus générales. On peut utiliser quotidiennement TikTok, Instagram ou une application de messagerie et se retrouver beaucoup moins à l’aise lorsqu’il faut configurer un ordinateur, gérer des fichiers, remplir des documents ou utiliser des services administratifs.

Le rapport s’intéresse également à ce qu’on pourrait appeler la compétence critique. Même parmi les adultes qui se disent à l’aise avec les technologies, seulement 53 % estiment avoir un niveau élevé de compétence pour évaluer la fiabilité et la crédibilité des informations consultées en ligne. Chez ceux qui éprouvent déjà des difficultés numériques, cette proportion tombe à 32 %.

La protection des renseignements personnels révèle un fossé encore plus important. Seulement 15 % des personnes éprouvant des difficultés avec le numérique estiment avoir de fortes compétences pour gérer leur confidentialité sur Internet. Le rapport rappelle ainsi qu’être capable d’utiliser un service ne signifie pas nécessairement comprendre les risques associés, savoir comment les données personnelles seront utilisées ou pouvoir détecter une information trompeuse.

Cette dépendance numérique est actuellement compensée en bonne partie par les familles et les proches. Pas moins de 64 % des adultes québécois disent aider un proche à effectuer des tâches en ligne, dont 14 % souvent et 50 % occasionnellement. Chez les 18 à 44 ans, cette proportion atteint 75 %.

Plus révélateur encore, 27 % des adultes considèrent qu’au moins un proche dépend d’eux pour accomplir des démarches numériques essentielles. Cette solidarité informelle est donc devenue une véritable infrastructure parallèle d’accompagnement numérique.

Lorsque la famille ne peut pas intervenir, les organismes communautaires et d’autres intervenants prennent parfois le relais. NETendances constate toutefois que ces organismes n’ont souvent ni le mandat, ni les ressources financières et humaines, ni les balises juridiques nécessaires pour offrir ce type d’assistance. La manipulation de renseignements confidentiels soulève notamment des questions de responsabilité et de protection des renseignements personnels.

Le rapport introduit aussi une dimension moins visible de la fracture numérique : la représentation. Une personne qui utilise peu les services numériques produit moins de données. Ses besoins risquent donc d’être moins présents dans les statistiques utilisées pour concevoir des services ou prendre des décisions. Une faible utilisation d’un service en ligne pourrait, par exemple, être interprétée comme une faible demande alors qu’elle résulte plutôt d’une difficulté d’accès. Cela pourrait éventuellement contribuer à la réduction d’un comptoir physique dont cette population dépend justement davantage.

Paradoxalement, la fracture numérique demeure elle-même mal connue. Seulement 34 % des internautes québécois disent en avoir entendu parler et seulement 18 % affirment savoir réellement de quoi il s’agit. Parmi les personnes qui connaissent le concept, la moitié considère qu’il ne s’agit pas d’un enjeu préoccupant et seulement 16 % le jugent important.

NETendances en arrive ainsi à un constat important : connecter la population ne suffit plus. Réduire la fracture numérique exige également de développer les compétences, de concevoir des services réellement accessibles, d’offrir de l’accompagnement et surtout de maintenir des solutions de rechange lorsqu’un service numérique devient un obstacle plutôt qu’un moyen d’accéder à un droit ou à un service.

L’étude repose sur 11 664 adultes québécois interrogés dans le cadre d’une collecte téléphonique réalisée en février 2025 et de neuf collectes par panel Web effectuées entre mars 2025 et janvier 2026. Les résultats ont été pondérés selon le genre, l’âge, la région, la langue et le niveau de scolarité. L’ATN précise qu’en raison du recours à un sondage Web, aucune marge d’erreur n’est présentée.

Source : NETendances 2025 : Portrait de la fracture numérique au Québec.
De l’Académie de la transformation numérique de l’Université Laval

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