
À l’ouverture de la conférence ALL IN, mercredi matin au Palais des congrès de Montréal, le ministre fédéral de l’Intelligence artificielle et de l’Innovation numérique, Evan Solomon, a livré un discours qui résume de plus en plus clairement la doctrine canadienne en matière d’intelligence artificielle : attirer les investissements, construire davantage d’infrastructures au pays, accélérer l’adoption de l’IA, mais en conservant une capacité canadienne de décider où résident les données, qui contrôle les infrastructures et quelles règles encadrent leur utilisation.
L’intervention survient à un moment où Ottawa tente de positionner l’intelligence artificielle non seulement comme un secteur technologique, mais comme un enjeu économique, industriel et de souveraineté. ALL IN 2026 se tient les 16 et 17 septembre à Montréal. L’Allemagne en est cette année le pays à l’honneur et le ministre allemand de la Transformation numérique et de la Modernisation du gouvernement, Karsten Wildberger, participait avec Solomon à l’ouverture de l’événement.
D’entrée de jeu, Solomon a insisté sur cette dimension internationale. Pour lui, la souveraineté technologique ne signifie pas que le Canada doit chercher à tout développer seul. Elle repose plutôt sur la capacité de travailler avec des partenaires jugés fiables tout en conservant des options technologiques.
« Aucun pays ne peut construire seul. Chaque pays doit avoir la capacité de faire des choix concernant les technologies qui façonnent son avenir, et nous avons besoin d’options », a-t-il déclaré.
Cette idée est au cœur de l’Alliance sur les technologies souveraines lancée par le Canada et l’Allemagne en février dernier. Les deux pays veulent notamment collaborer sur les infrastructures de calcul, la recherche en IA, la commercialisation, le développement des compétences et la réduction de certaines dépendances technologiques. L’initiative s’inscrit dans une déclaration commune signée en marge de la Conférence de Munich sur la sécurité.
Mais le discours de mercredi allait beaucoup plus loin qu’une célébration des liens avec l’Allemagne. Solomon a voulu présenter une vision dans laquelle le développement de l’IA devient une politique industrielle canadienne.
Le ministre a ainsi repris l’un des principes centraux de la stratégie nationale « L’IA pour tous », présentée par Ottawa en juin : l’adoption de l’intelligence artificielle doit produire des gains concrets pour la population et non devenir une fin en soi.
« La technologie est au service des gens, et non l’inverse. C’est pourquoi nous devons construire correctement, selon nos valeurs, avec transparence et avec des mesures de sécurité, au service des citoyens », a-t-il affirmé.
La stratégie fédérale vise notamment à faire passer le taux d’adoption de l’IA par les entreprises canadiennes d’environ 12 % à 60 % d’ici 2034. Ottawa estime également que les gains de productivité liés à l’IA pourraient éventuellement représenter près de 200 milliards de dollars de PIB supplémentaire. Ces objectifs demeurent des projections gouvernementales et dépendront évidemment du rythme réel d’adoption de la technologie.
Solomon a largement insisté sur les investissements annoncés au cours des derniers jours. Son discours faisait directement référence au Canada Investment Summit qui venait de se terminer à Toronto.
Le gouvernement Carney affirme que le sommet a généré près de 500 milliards de dollars en engagements d’investissement et de financement. Ce chiffre doit toutefois être interprété avec prudence. Il regroupe différentes catégories d’engagements, dont du financement bancaire, des investissements institutionnels, des fonds de capital-risque et des projets d’infrastructure. Il ne s’agit donc pas de 500 milliards de dollars déjà dépensés dans de nouveaux projets. Ottawa parle lui-même de « commitments » et de capital qui sera déployé sur plusieurs années.
Solomon n’en a pas moins utilisé ce résultat pour appuyer son argumentaire.
« Ce n’est pas une prévision. Ce n’est pas un slogan. C’est le monde qui nous dit : nous voulons construire ici, au Canada », a-t-il lancé.
Une partie de ces annonces touche directement l’écosystème technologique. RBC a annoncé qu’elle investirait et mobiliserait près de 1,5 milliard de dollars pour soutenir des entreprises technologiques canadiennes à fort potentiel de croissance. Radical Ventures a de son côté annoncé un nouveau fonds consacré aux entreprises d’IA en forte croissance. Plus d’un milliard de dollars américains avaient déjà été engagés lors de sa première clôture, et le gouvernement présente l’initiative comme pouvant mobiliser jusqu’à 4 milliards de dollars. Intrepid Growth Partners a également clôturé un premier fonds de 525 millions de dollars américains destiné notamment aux entreprises d’intelligence artificielle.
À cela s’ajoute la nouvelle « Productivity Mega Deduction » annoncée cette semaine par le gouvernement Carney. La mesure permettra aux entreprises de déduire immédiatement une gamme beaucoup plus large d’investissements, notamment dans les logiciels, la recherche et développement, les équipements informatiques et certaines infrastructures de télécommunication.
Selon les calculs du ministère fédéral des Finances, cette mesure ferait passer le taux effectif marginal d’imposition sur les nouveaux investissements d’environ 13 % à 6,4 %, comparativement à 16,9 % aux États-Unis en 2026. Ce taux constitue un indicateur économique qui tient compte de plusieurs formes d’imposition et d’incitatifs, et non du taux d’impôt sur le revenu payé directement par une entreprise.
Pour Solomon, l’objectif est clair : rendre le Canada suffisamment attrayant pour que les entreprises d’IA trouvent ici le capital, les clients, l’énergie et la puissance de calcul dont elles ont besoin, au lieu de devoir déplacer leurs activités ailleurs.
Mais c’est sur la question de la sécurité que le discours a pris une tonalité différente. Le ministre a reconnu les avertissements récents provenant de chercheurs et de dirigeants de l’industrie qui estiment que les capacités des modèles progressent plus rapidement que les mécanismes de contrôle.
Sans se ranger dans le camp de ceux qui réclament un ralentissement général du développement de l’IA, Solomon a soutenu qu’Ottawa voulait chercher une voie intermédiaire.
« Il ne s’agit pas de construire ou de ne pas construire. Il s’agit de construire correctement, de manière responsable et fiable. Nous devons avancer avec ambition, mais les yeux ouverts. Nous n’ignorons pas les risques, mais nous ne renonçons pas non plus aux possibilités », a-t-il expliqué.
Cette position arrive alors que le débat sur la sécurité de l’IA s’intensifie à l’échelle internationale. Le gouvernement canadien a prévu 50 millions de dollars supplémentaires pour accroître les capacités de l’Institut canadien de la sécurité de l’intelligence artificielle, notamment pour l’évaluation des modèles, la recherche technique et la surveillance des risques émergents.
Ottawa cherche parallèlement à renforcer son arsenal législatif.
Le projet de loi C-34 sur les médias sociaux sécuritaires prévoit notamment des obligations visant certaines plateformes sociales et certains agents conversationnels d’IA. Il imposerait des mesures pour mieux protéger les enfants, limiter certains contenus préjudiciables, identifier les contenus synthétiques et encadrer certains comportements à risque des agents conversationnels. Une nouvelle Commission canadienne de la sécurité numérique serait chargée de l’application du régime.
Un autre texte, le projet de loi C-36 sur la protection de la vie privée et des données des consommateurs, propose de moderniser une législation fédérale conçue bien avant l’IA générative. Parmi les mesures prévues figurent de nouveaux pouvoirs d’ordonnance et des sanctions pouvant atteindre 10 millions de dollars ou 3 % du chiffre d’affaires mondial d’une organisation. Pour les infractions les plus graves, les amendes pourraient atteindre 25 millions de dollars ou 5 % des revenus mondiaux. Le projet de loi n’est toutefois pas encore adopté.
Le discours de Solomon a également mis beaucoup d’accent sur un autre élément de plus en plus central dans la politique canadienne de l’IA : les centres de données.
Pour le ministre, la question n’est plus seulement de savoir quels modèles d’IA seront développés au Canada. Il faut également déterminer où seront stockées les données, où seront exécutés les modèles et qui contrôlera les infrastructures nécessaires.
« Si nous ne construisons pas ici, nous devrons acheter cette capacité à quelqu’un d’autre. Si nous n’innovons pas ici, nous devrons la louer à quelqu’un d’autre. Et si nous n’établissons pas les règles ici, nous devrons suivre celles de quelqu’un d’autre », a-t-il résumé.
Le 3 septembre, Ottawa a justement publié cinq principes nationaux pour le développement responsable des centres de données. Le cadre prévoit que les projets doivent procurer des retombées locales, éviter de transférer leurs coûts énergétiques aux consommateurs, réduire leur utilisation de l’eau et leurs impacts environnementaux, divulguer leurs impacts locaux et apporter une valeur stratégique au Canada. Plusieurs grands acteurs technologiques, dont AWS, Anthropic, Bell, Cohere, Google, Meta, Microsoft, OpenAI, OVHcloud et TELUS, figurent parmi les signataires.
La capacité de calcul constitue l’autre pièce du casse-tête. Ottawa prévoit construire un superordinateur public de calibre mondial sous gouvernance canadienne afin de donner aux chercheurs et aux PME accès à une infrastructure de calcul souveraine. Solomon a indiqué mercredi que le résultat du processus entourant ce projet devrait être annoncé plus tard cet automne.
Le gouvernement a également porté à 700 millions de dollars l’enveloppe supplémentaire destinée au Fonds d’accès à une capacité de calcul, qui doit permettre aux PME canadiennes d’obtenir du calcul à coût réduit.
Pour Solomon, c’est cette capacité de choisir qui définit la souveraineté.
« La souveraineté n’est pas l’isolement. C’est le partenariat avec des pays qui partagent nos valeurs. C’est avoir la capacité de choisir où résident nos données et quels outils nous voulons utiliser », a-t-il déclaré.
Le troisième volet important du discours concernait la formation.
La semaine dernière, Ottawa a lancé avec l’Alberta Machine Intelligence Institute, Amii, son Initiative nationale de littératie en IA. Le programme doit offrir gratuitement des formations pratiques aux étudiants, aux enseignants, aux travailleurs et, éventuellement, à l’ensemble de la population. Le gouvernement vise jusqu’à un million d’étudiants postsecondaires et plus de 50 000 enseignants du primaire et du secondaire.
La stratégie nationale prévoit aussi que les étudiants postsecondaires puissent éventuellement avoir accès à des agents d’IA dits « de confiance », ainsi que la création de jusqu’à 90 000 emplois ou stages liés à l’IA pour les jeunes d’ici 2031.
Au-delà des programmes et des milliards annoncés, le discours de mercredi révèle surtout comment Ottawa tente désormais de réunir quatre dossiers longtemps traités séparément : l’intelligence artificielle, la politique industrielle, la souveraineté numérique et la sécurité.
Le gouvernement veut attirer les centres de données et les capitaux étrangers tout en augmentant les infrastructures sous contrôle canadien. Il veut accélérer l’adoption de l’IA tout en renforçant la réglementation. Il veut multiplier les partenariats internationaux tout en diminuant certaines dépendances envers des infrastructures étrangères.
Cette stratégie contient forcément des tensions. Construire davantage de centres de données exigera beaucoup d’énergie et d’importants investissements. Soutenir des entreprises canadiennes ne garantit pas qu’elles demeureront canadiennes lorsqu’elles atteindront une taille mondiale. Et annoncer une capacité de calcul souveraine ne règle pas automatiquement la dépendance envers les GPU, les plateformes infonuagiques, les modèles fondamentaux ou les chaînes d’approvisionnement étrangères.
Solomon reconnaît implicitement ce paradoxe lorsqu’il définit la souveraineté non comme l’autosuffisance, mais comme la capacité de choisir entre plusieurs partenaires et plusieurs technologies.
Montréal occupe une place particulière dans cette stratégie. Le ministre a rappelé le rôle de Mila, des universités québécoises, de SCALE AI et de Yoshua Bengio dans le développement de l’écosystème canadien.
« Montréal est l’un des centres d’innovation les plus importants au monde, mais c’est aussi un endroit où l’on tente de faire l’innovation comme elle devrait être faite : ouvertement, avec transparence, avec ambition et en pensant au long terme », a-t-il déclaré.
Cette dimension montréalaise devrait d’ailleurs se poursuivre au cours de la journée. Le programme officiel prévoyait à 11 h une annonce réunissant Evan Solomon, Karsten Wildberger et Yoshua Bengio. Au moment du discours d’ouverture, le gouvernement n’avait pas encore publié les détails de cette annonce.
Solomon a terminé son intervention en revenant à ce qui pourrait devenir le principal fil conducteur de la politique canadienne en matière d’IA : construire plutôt que simplement consommer, mais construire sous certaines conditions.
« Nous devons montrer au monde que nous pouvons construire cette technologie de la bonne manière », a-t-il conclu.
Le message envoyé à ALL IN est donc moins celui d’une nouvelle annonce spectaculaire que celui d’une consolidation. Après des années où le Canada mettait principalement de l’avant son expertise en recherche fondamentale, Ottawa tente maintenant de déplacer le centre de gravité vers les infrastructures, le capital, la commercialisation, la formation et le contrôle des capacités stratégiques.
La question sera désormais de mesurer les résultats. Les annonces financières sont considérables et les ambitions le sont tout autant. Mais comme Solomon l’a lui-même reconnu sur scène, le véritable test ne sera pas le montant des programmes gouvernementaux. Il sera de savoir si les chercheurs, les PME, les étudiants, les travailleurs et les entreprises canadiennes disposent réellement, dans quelques années, de capacités qu’ils ne possèdent pas aujourd’hui.
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